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jeudi 8 avril 2010

Sur l'oiseau noir du Québec

On dira que Gaston Miron occupe dans la poésie québécoise une place similaire à celle d'Arthur Rimbaud dans la poésie française, avec Emile Nelligan peut-être, mais il faudrait alors faire entrer Baudelaire dans le jeu de la comparaison. Je n'en parlerai pas plus.
En revanche, j'aurais presque envie de vous le lire ; je crois que je saurais lui donner une voix, un corps. J'aurais la bouche pleine de ça, je ferais longuement rouler la matière sonore dans ma bouche, ce serait monotone mais très généreux. Dites-le à voix haute.





La Corneille

Corneille, ma noire
corneille qui me saoules
opaque et envoûtante
venue pour posséder ta saison et ta descendance

Déjà l'été goûte un soleil de mûres
déjà tu conjoins en ton vol la terre et l'espace
au plus bas de l'air de même qu'en sa hauteur
et dans le profond des champs et des clôtures
s'éveille dans ton appel l'intimité prochaine
du grand corps brûlant de juillet

Corneille, ma noire
parmi l'avril friselis

Avec l'alcool des chaleurs nouvelles
la peau s'écarquille et tu me rends
bric-à-brac sur mon aire sauvage et fou braque
dans tous les coins et recoins de moi-même
j'ai mille animaux et plantes par la tête
mon sang dans l'air remue comme une haleine

Corneille, ma noire
jusqu'en ma moelle

Tu me fais prendre la femme que j'aime
du même trébuchant et même
tragique croassement et la réciproque
secousse des corps

Corneille, ma noire


Gaston Miron, L'homme rapaillé

dimanche 21 mars 2010

Art Gallery of Ontario

Populeux, sonore, moderne, tout à l’image en fait de celui du Louvre, le hall de l’Art Gallery of Ontario, le plus grand musée de Toronto avec le Royal Ontario Museum, permet de retrouver jusqu’à cette impression tout-à-fait troublante de pénétrer un grand parc d’attractions. Difficile de ne pas lire sur les visages la pénible soumission au devoir culturel, jamais trop compris, et dont le corollaire est l’ennui plus souvent que le plaisir ; ou alors l’anxiété de ne pas savoir à quoi s’attendre, du risque de ne pas trouver la révélation qu’on attend, de ne pas être sensible – sensible bien comme il faut, chez le snob, mais aussi sensible pour de vrai, consentant, une peur qui a peut-être une parenté avec celle de ne pas jouir, mais je m’égare.


Deux découvertes fortes.
Rodin, d’abord, que je n’avais jamais appréhendé vraiment. La Gallery en possède notamment une petite Eve en pierre blanche* et un Adam gigantesque, en bronze je crois. C’est l’Eve tout particulièrement qui m’a fasciné : la pierre est si pure qu’on la croirait faite dans un nuage, et dans mon souvenir la lumière qu’elle renvoie la nimbe très légèrement ; seule, à la cuisse, une petite veine bleu ou noire empêche de parler d’une vision éthérée. Eve est figée à l’instant de la honte, son visage n’est pas enfouit dans la pi
erre de son bras mais il est impossible à l’œil spectateur d’y avoir accès. Mais il y a aussi une grande sensualité, à cause de la main qui passe dans les cheveux, des bras qui dissimulent les seins en les embrassant, et de la texture de cette pierre qui semble si douce, d’où un certain malaise moral, peut-être, une contemplation comme mise en porte-à-faux avec elle-même.

He
nry Moore, le lendemain, que je ne connaissais pas du tout. Ce n’est pas venu tout de suite, ces grandes sculptures massives m’ont d’abord parues tout-à-fait hermétique. Et puis, l’une d’entre elles s’est ouverte, je ne sais plus laquelle mais c’était une femme allongée sur le côté. On touchait à quelque chose de très lointain, comme à une note fondamentale de la représentation de la femme dans toutes les cultures occidentales depuis le fin fond de l’antiquité. Cette note à fait éclore plusieurs autres sculptures après, mais pas toutes. Oh, je vois que je n’ai rien à dire qui ne soit qu’imagination, alors je me contenterais de vous inviter, si un jour l’occasion se présente, à prendre le temps d’apprécier Moore. « Il y a quelque chose. »


Une sculpture d'Henry Moore devant l'hôtel de ville de Toronto.

Tandis que je marchais entre les sculptures, le gardien de la salle s’est approché dans l’intention de discuter avec moi. J’ai regretté de ne pas savoir assez l’anglais pour ne pas rompre un possible, celui d’un beau moment peut-être.

* Il semble en fait que l'œuvre définitive soit en bronze.

jeudi 25 février 2010

Trois-Rivières

Je descends là par un matin de neige, du côté des industries, et il n’y a personne. Le désert, le silence, les usines arrêtées, le train immobile sur le chemin de fer, et la neige sur tout ça, confèrent aux lieux une sorte de poésie russe probablement issue d’une idée surfaite des villes mortes de Sibérie, mais qui n’est pas pour me déplaire. Assez rapidement les structures de métal et les wagons s’effacent au profit de bâtisses résidentielles plus coquettes, où semblent dominer le rouge et le blanc, et la brique, cela avec des églises et des cathédrales aux toits vert-de-gris. Aux environs de onze heure il n’y a pas beaucoup plus de Tri-fluviens dans le centre-ville que du côté des usines, et toujours le même silence, qui me plait.

Le centre-ville est assez joli et donne sur le Saint-Laurent ; on peut le contempler à partir d’une promenade qui en été doit être agréable et donner l’impression d’être sur le pont d’un navire, ou quelque chose comme ça. La vue est belle : le fleuve est vaste, la rive lointaine, la lumière partout ; à gauche, un gros bateau rouge semble attendre depuis des mois ; sur l’eau, de petits morceaux de glace progressent lentement ; à droite, l’arc élégant du pont Laviolette clôture le panorama. Quand vient la fin d’après-midi, la lumière jaune enveloppe comme un gaz ce grand paysage presque entièrement fait de ciel et d’eau.

J’ai froid et je veux un grand café. J’entre quelque part et je suis surpris d’y trouver autant de monde : c’est comme si je venais d’entrer dans la ville pour de vrai. Mais le silence ne cède qu’à de discrètes conversations, la plupart des gens sont seuls et ne parlent pas. Je pose mes mains froides sur les flancs chauds de la tasse.

Le musée du Parc est installé dans un vieux manoir dont le premier propriétaire n’a pas été oublié. C’est donc un musée dans un musée : on y découvre la vie quotidienne d’un prestigieux colon et les créations picturales d'une poignée de jeunes artistes. J’ai aimé les photographies et les vidéos d’Andrea Juan, l’un des membres du projet « Antartica : espace et fragilité ». Elle filme et photographie un personnage enrobé de tissu rouge vif qui se traine et danse sur les glaces antarctiques. Le rouge se répand quelquefois sur d’autres éléments : dans certaines images, on voit des icebergs rouges dériver sur de l’eau noire. Il y a aussi plusieurs photos de paysages parsemés de petits soleils souriants, tous identiques et comme sortis d’un dessin-animé pour enfants. Les soleils sont partout : sur la banquise, sur les icebergs, ou bien concentrés dans un espace clairement délimité. Ils sont angoissants, on dirait une infection virale ou alors un délire, au sens fiévreux du mot.

jeudi 19 novembre 2009

Où l'on joue du clavecin pennsylvanien

L’Université Laval aime la musique. C’est presque tous les soirs que la salle Henri-Gagnon propose, et gratuitement ou à prix symbolique, des concerts de genres divers où viennent jouer des artistes invités ou des étudiants de la faculté de musique. Il y a de quoi, pour l’étudiant mélomane qui vit en résidence, se sentir comme l’un de ces Esterházy dont la famille possédait un orchestre et Haydn.

La salle Henri-Gagnon. Ressemble un peu à un tableau de Chirico.

Le dernier mercredi offrait un récital de sonates du XVIIIe siècle. Il s’agissait en fait de sonates pour violon & basse continue, puisées dans le répertoire d’Haendel, de Corelli et d’un mystérieux Fesch, où la partie du violon était arrangée… pour contrebasse. Comme on s’en doute, l’effet était assez bizarre, et pas immédiatement appréciable.
Le son plutôt faible de la contrebasse convenait à celui du clavecin, dont le son n’est pas non plus à casser des verres et qui, par conséquent, semble souvent lointain quand il accompagne le violon. Le contraste était moins bon lorsque le contin
uo était joué à l’orgue, lequel avait tendance à noyer les notes les plus graves de l’archet. Après un certain temps d’adaptation, l’ensemble donnait vraiment quelque chose dans les mouvements lents et mélancoliques, mais pas dans les mouvements rapides, où la contrebasse s’engourdissait, s’essoufflait comme une octogénaire tentant de gravir les escaliers, et faisait de la peine à l’auditeur tant elle semblait narguée par les phrases fines et voltigeuses du clavier, qui aurait dû, pourtant, lui être subordonné.


Orgue de chambre.

La musique achevée, il y eut bien quelques curieux, moi dedans, pour aller du côté des instruments et en étudier un peu les mécanismes complexes. Quand on apprit qu’ils n’appartenaient pas aux musiciens, mais bien à l’université, on osa davantage les toucher (c’est avouer qu’on n’avait pas attendu l’information pour le faire), et je me retrouvai bientôt installé au clavecin à jouer ces Tendres Plaintes de Rameau que je potasse depuis bientôt trois ans.
Quel plaisir que de sentir la touche résister légèrement avant de s’amollir, puis le plectre griffer la corde, laquelle est si fine qu’on n’en voit à peine la vibration… Plaisir aussi de pousser les registres, qui déplacent les jeux de sautereaux et permettent de pincer une ou deux cordes à la fois, ou encore – mais cela n’est d’aucun intérêt – d’amuïr totalement l’instrument ! En fait, j’ai ressenti à peu près exactement que je j’avais imaginé ressentir : une impression de délicatesse fragile, toute en douceur.
Je n’ai pas trouvé difficile de jouer les Plaintes comme je les jouais aux piano : mes trilles et mordants se portaient bien, et j’allais jusqu’à retrouver cet infime décalage entre les deux mains que je m’amusais à copier des grands maîtres dans certains accords. Malgré la mécanique très différente et les touches qui, je crois, sont plus étroites, je n’ai même pas éprouvé les difficultés que j’ai habituellement lorsque je passe d’un clavier à un autre.

En rentrant chez moi, j’eus une petite pensée pour Scott Ross, claveciniste fameux qui a enseigné à Laval dans les années 70 et 80, et qui par conséquent, qui sait ? a peut-être promené ses doigts sur cet instrument ci.

Clavecin pennsylvanien.

samedi 14 novembre 2009

Où l'on se pâme devant des toiles d'Alleyn et de Lemieux

« Comme les sentiments, les tableaux sont aussi quelquefois contradictoires. Ce sont des lignes de tension… » (Marcelle Ferron)

Le Musée des Beaux-arts de Québec est l’endroit de la capitale des amateurs d’art et autres amateurs d’amateurs d’art. On y prend le ticket de l’exposition permanente, parce qu’on n’a pas envie de se tailler une réputation en allant voir Le Nu dans l’art contemporain ; on se tâte, et puis, attiré par l’idée, on va du côté qui fut une prison ; on entre chez Daudelin, on se dit que c’est un peu fort de café que de nous servir autant de maquettes d’œuvres, et si peu d’œuvres ; on ressort en claquant la porte après avoir violenté les guichetières.
Et puis, un jour, on revient, non pas qu’on soit en manque de nu : d’ailleurs on reprend le ticket de l’exposition permanente, mais cette fois-ci on ne va pas en prison. On déambule un peu, donc, dans les couloirs néo-classique-bizarres du pavillon opposé, et puis on tombe nez-à-nez avec une salle au nom séduisant : figuration et abstraction au Québec (1940-1960) – on y entre, ravi.

Et on a bien raison, car cette exposition est des plus réjouissantes. Sculptures, toiles, mobilier et petits objets s’y côtoient, orchestrés par une scénographie qui appelle à un dialogue subtil entre les œuvres.
A l’entrée, un texte donne un bref aperçu historique de la période. Ensuite, on ne trouve rien sinon des citations d’artistes, parfois en contradiction les unes avec les autres, toujours stimulantes, et participant en tout cela d’une visite non linéaire. Une,tout particulièrement arrive à point après beaucoup de considérations sur la différence entre l’abstrait et le figuratif :

« [« art abstrait » et « art figuratif »] ne sont pas des domaines naturellement en rupture. Au contraire, ils sont un seul domaine continu. C’est une question de degré, non d’espèces. Il y a des œuvres qui sont plus ou moins abstraites, c’est tout. »

Mais tout cela n’est que littérature, venons-en aux œuvres. J’en ai apprécié beaucoup, mais je ne parlerai que de deux toiles en particulier, ce qui sera aussi l’occasion de s’exercer à l’ekphrasis – aussi serez vous conciliants.

Il y a d’abord l’Ombre d’un doute (1959) d’Edmund Alleyn. La toile constitue un assez grand rectangle vertical, badigeonné d’un beige épais tirant parfois sur le vert, et qui pourrit à droite en une tâche presque noire, large et haute, aux contours vers le marron ; à son endroit, la peinture semble plus épaisse encore et forme d’horribles tumeurs, des furoncles, des rides, toujours des reliefs à l’aspect organique et répugnant ; sur tout cela, mais comme au dessus, deux ou trois éclats rouge vif, tout petits, mais piquants à côté de cette ombre énorme et douloureuse. Mais à vrai dire, j’y vois moins l’ombre que le doute lui-même, visible à un niveau cellulaire, comme une mitochondrie qui serait apparu dans le sourd concert organique à la façon d’un trou noir – donc, une pure négation ?-, statique mais attirant tout à lui.

Vient ensuite une autre toile, La fête-Dieu à Québec (1944) de Jean Paul Lemieux. Il s’agit peut être de la toile la plus franchement figurative de l’ensemble. On y voit une procession religieuse défiler dans les rues colorées du vieux Québec, suivie et contemplée par la foule bigarrée, faite d’enfants et de vieux, de bourgeois distants et de masses populaires, le tout plein d’anecdotes.
Je pense qu’on peut parler de peinture naïve : couleurs franches, perspective approximative, psychologie sommaires des personnages (quand on les voit d’assez près). Mais qu’on y regarde un peu mieux, et c’est une œuvre admirablement composée qui se dévoile seconde après seconde. Cette liberté dans la perspective se combine à un point de vue extrêmement bien choisi, qui à la fois donne l’impression d’être derrière une fenêtre, comme les personnages du premier plan apparaissent gros et détaillés, et permet d’embrasser, si l’on excepte le port, tout le vieux Québec ! L’œil, guidé par la ligne sinusoïdale formée par la rue qui suit la procession, et autour de laquelle s’organise tout le tableau, part des remparts qui marquent le début des Plaines, passent sur la rue Saint-Jean et les toits environnants, puis descend vers la place Royale pour se prolonger sur le quai jusqu’où continue puis s’éteint la ville, au pied de la falaise. Quand on sait les reliefs accentués de Québec, on pourrait se dire qu’il y a là un exploit. Or, justement, je ne sais pas si cette toile est « impressionnante » : il me semble au contraire que la magie de cette Fête-dieu vient de ce qu’elle est savante dans sa composition, son travail de la couleur et son mouvement, tout en ayant l’apparence réjouissante d’une œuvre simple, joyeuse et évidente, « naïve » avons-nous dit.

Voici donc, cet inutile article pour vous donnez envie d’aller au Musée des Beaux-arts.

samedi 31 octobre 2009

Marcel Dubé en personne

"Johanne : vous vous lassez de tout, je pense."

A
u-delà de l’intérêt des post et préfaces, il n’est pas tout à fait nul de varier les éditions d’un même texte, s’entend : d’un texte qui ne comporte guère plus de variations que de fautes d’impression, et qu’on a trop souvent lu. En effet, il semble p
arfois qu’offrir un peu de nouveauté physique au texte lui rende, par la même occasion, un rien ou deux de sa fraîcheur première, ce qui n’est pas toujours sans stimuler l’étude qu’on veut en faire. (Alors, on me rétorquera bien qu’il n’y a pas de quoi en faire un fromage, ce à quoi je répondrai : certes, mais je n’aime pas ça.)

Avant-hier, donc, je cherchais à la bibliothèque une nouvelle édition du Temps des Lilas de Marcel Dubé.
La pièce n’est pas mauvaise, je la conseille à qui voudrait s’initier au théâtre québécois.
C’est, disons, un drame psychologique (beaucoup ajoutent : "réaliste") qui n’est pas sans accointances avec le théâtre de Tchekhov. On y retrouve ces personnages dont la légèreté ou le cynisme (celui de Virgile rappelle Vania) ne dissimulent pas longtemps les douleurs, les dégoûts, les vies manquées, prêts à les plaquer au sol dès qu'ils voudront s'en échapper, et aussi cette atmosphère particulière, douce et poétique, mais pesante, et que détermine en partie un lieu affectivement chargé, ancien, et menacé de disparaître - ici, une maison qu'il va falloir céder, comme dans La Cerisaie.
Chez Dubé, je dirais que toute cette esthétique tourne principalement autour d’un thème, un peu sombre, certes : le carpe diem impossible, le lilas trop éphémère pour qu’on en profite assez, et qui ne nous laisse que de quoi le désirer à nouveau.
Alors, la comparaison for
çant, on trouvera peut-être Dubé un peu sucré, et ses ficelles un peu grosses parfois, mais ça reste bon.

Je me décidai donc pour une v
ieille édition à couverture rouge texture cuir. J’ouvre le livre, les pages sentent fort. Et là, sur quoi tombe-je ? Sur ça:

Un certain de mes amis aurait sans doute dit : « mais lol ». Et sans doute, il aurait eu raison, surtout s’il avait vu en même temps ce qu’il y avait de collé sur la page d’à côté, ce que moi n'ai vu que le lendemain, et qui, pour le coup, me fit loler à mon tour :


On voit donc l’intérêt de changer d’édition de temps à autre : on y fait des découvertes surprenantes et l’on apprend à contenir des fous rires en bibliothèques.