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jeudi 27 mai 2010

Pour expliquer une différence

Je ne sais pas si le verbe français "déjeuner" est encore perçu en France ou au Québec comme un assemblage de trois morphèmes :
1. -jeûn-, soit le jeûne de la nuit,
2. dé-, qui doit signifier ici "fin, rupture avec ce qu'exprime la base de mot" (plutôt que "le contraire de", mais je me trompe peut-être),
3. -er, suffixe courant de la langue française qui signifie l'action,
pour le sens global de "mettre fin au jeûne, rompre le jeûne (celui de la nuit)".

Mais si le Québécois et le Français ne "déjeunent" plus à la même heure, on peut supposer qu'il y a un rapport avec l'importance traditionnellement accordée aux différents repas de la journée. Classiquement, le matin québécois comporte viandes et féculents en proportions généreuses et se veut ainsi une véritable "rupture du jeûne" : il n'y a donc aucune raison de l'affubler d'un "petit" ou d'appeler "déjeuner" le repas du midi, qui reste donc le "dîner", comme il se nommait chez nous au temps jadis.
Cette importance du repas du matin est moindre en France (sauf ignorance de ma part) et la langue semble considérer que le jeûne de la nuit trouve son véritable terme lors du repas du midi, le repas du matin n'étant alors qu'une rupture partielle du jeûne : un "
petit déjeuner" que viendrait ensuite compléter le "déjeuner" tout court, repoussant le "dîner" au repas du soir et faisant tomber en désuétude le mot "souper", pauvre victime d'un insuffisant matin.

Et tout cela parce que tout à l'heure, je déjeune Chez
Jeannine avec Julie.

samedi 19 décembre 2009

In french, please.

Soit qu’elles sont comiques, soit qu’elles n’existent pas, les indications sont assez peu satisfaisantes au Québec pour qu’on en vienne souvent à demander son chemin et, se faisant, à multiplier les anecdotes. J’étais ainsi à Montréal et tout frais sorti de la très parisienne station : Champ-de-Mars, et j’avais dans l’idée de rejoindre le bord du Saint-Laurent en même temps que je ne savais pas de quel côté partir : d’où que j’en vins, une fois de plus, à couper le galop du premier passant venu pour lui demander mon chemin.
Je lui fis une question bien française et la mieux tournée du monde, mais il y a fort à parier qu’il ne la comprit pas, comme il me répondit, sitôt mon point posé :

-In english, please.

On n’est pas longtemps a Montréal sans comprendre qu’un bon bout de Canadiens n’y comprennent pas un traitre mot de français, et comme ce n’était pas la première fois – oh, loin de là ! - que mon guide d’un instant ne le connaissait pas, et qu’on n’est jamais trop malheureux de s’essayer à d’autres langues, je me reformulai bien vite en latin :

-Do you know where is the river?

La magie opéra : j’eus de suite ma réponse, et nos chemins se délièrent sur un sonore “thank you so much”, que je regrette à présent. Parce que ce monsieur, dont les intentions n’étaient sans doute pas mauvaises, n’a pas dit : “I don’t speak french, do you speak english ?”, il a dit :

-In english, please.

On se souvient de cette dissertation que fit un Allemand du XVIIIe siècle pour montrer qu’il en va du bon cholestérol que de parler français, que cette langue a fait des enfants à la Vérité et qu’on a avantage à la répandre autour de soi comme Sganarelle le tabac. L’anglais aurait-il à ce point récupéré ces vertus qu’on puisse l’exiger de tout un chacun en n’importe quelles circonstances, et quand bien même on ne serait pas en pays tout-à-fait anglophone ? Serait-ce risquer un ridicule que de douter que son interlocuteur le connaisse, assez pour employer l’impératif ? C’est bien plutôt le Montréalais francophone qui devrait répondre à ses interlocuteurs : “en français, s’il vous plaît”, parce que c’est encore le Québec ici, et parce qu’il en va de la survie de sa langue dans la plus grosse ville de son État où, me dit-on, elle régresse comme neige au soleil – gros tas de neige, certes.
Certains le font sans doute ; mon hôte, en tous cas, dit ne pas répondre aux Montréalais qui ne lui parlent qu’en anglais : quoiqu’il y ait une violence certaine à refuser de répondre dans la langue de son interlocuteur tout en exigeant qu’il en apprenne une autre, je crois que c’est ici plus sage que de se montrer civil, du moins dans les aires cosmopolites où, comme ici, une langue officielle mais fragile commence à reculer face a un géant qui, osons-le, n’a pas besoin d’être défendu.


jeudi 3 décembre 2009

Quand le curé n'est pas là

Quoique cela ne fasse qu’ajouter en redite à la multitude des articles disponibles à ce sujet, et bien que le témoignage, s’il se veut personnel, nécessite un certain empirisme et, par conséquent, quelque chose d’un peu suspect s’il s’en tient là, il m’apparaît qu’un carnet québécois ne saurait avoir un goût d'achevé si, abordant tout sujet, il lui manquait une considération ou deux sur cette pierre angulaire, cet élément proéminent (nous exagérons déjà) des langues québécoises, acadiennes et franco-ontariennes : le sacre.

La coercition cléricale, qui pèse sur l’histoire du Québec des origines à la Révolution Tranquille, a favorisé au milieu du XIXe siècle l’émergence d’un complexe de jurons rangés sous trois paradigmes : celui des personnages de la Bible, celui des concepts chrétiens et celui, plus connu, des objets du sanctuaire. On devine bien le soulagement que pouvait procurer, vis-à-vis de l'institution, l’emploi transgressif de ces mots, en même temps qu’on ne saurait y voir la naissance d’un athéisme : il faudra attendre le milieu du XXe siècle pour que la religion recule sensiblement. Les mots avaient donc double emploi, et sitôt passé le seuil de l’Eglise, le pratiquant québécois retrouvait toute sa déférence pour le tabernacle et l’hostie. Comment ? Sans doute parce que la fonction du sacre est purement expressive, non référentielle : on ne pense pas à la chips divine lorsqu’on lance un « hostie ! ». Mais dès lors où le mot retrouve sa fonction référentielle, il quitte le domaine profane et recouvre sa charge sacrée.


Cependant, on voit très clairement que cette distinction n’a pas suffit. En effet, une littérature abondante privilégie une orthographe des sacres nettement différente de celles des mots religieux, quand bien même cette orthographe n’a aucune réalité phonétique : on préfère ainsi « ostie » à « hostie ». En revanche, d’autres termes, et parmi les plus employés, se sont réellement distingués de ceux dont ils tirent leur origine : il en va ainsi du sacre le plus fameux, qui n’aurait aucune raison de s’écrire « tabernacle » puisqu’on ne le prononce jamais [tabernakl] mais bien plutôt [tabarnak], ou encore de « câlisse », qui écrit ainsi suggère une prononciation différente de la première voyelle.

Façon ou non de se détacher du mot religieux, ces orthographes et prononciations variables pointent une caractéristique fondamentale du sacre franco-canadien : sa nature profondément polymorphe. En témoigne ces quelques déclinaisons :

Ostie, estie, astie, stie
Câlisse, câlique, colasse
Ciboire, cibouère
Tabarnak, tabernik


Encore que certains sacres ne varient guère : si cette polymorphie est fondamentale, c’est surtout en raison de la facilité du sacre à voguer d’une catégorie grammaticale à l’autre, quittant l’interjection pour se substantiver, et de nom devenant adjectif, puis adverbe, et parfois même verbe. Plutôt qu’une liste exhaustive montrant quel sacre peut être employé sous quelle forme, nous nous contenterons de vous laisser rêver sur quelques exemples :

Interjection : « Stie ! J’ai laissé l’écureuil dans ma trousse. »
Substantif : « L’estie / le ciboire / le tabarnak / le criss / le câlice d’écureuil a encore mangé tout le grain des oiseaux. »
Adverbe : « Cet écureuil est câlissement doué. »
Verbe : « Je vais en câlisser une à ton écureuil si y décrisse pas tut’suite. »
Verbe + préposition : « Cet écureuil me met en maudit. »

Cette malléabilité grammaticale permet la création de phrases tout à fait logiques : « Stie ! Le tabarnak a sacrament crissé le ciboire de câlice… ».
En outre, le sacre se prête extrêmement bien à la combinaison, au point que le but du jeu semble parfois de tous les dire en un seul souffle – si on compte les variantes, il faudrait inventer un concours. Le français se plaît aussi à enchaîner les jurons, mais disposerait-t-il d’assez d’oiseaux pour rivaliser avec un : « sacrament, l’ostie de câlice de tarnarnak d’estie de viarge de ciboire a encore prévu d'la neige » ?

Illustrations : Emile Borduas, projet de décoration pour la chapelle d'un château

dimanche 27 septembre 2009

Quelques petites choses sur le français québécois

Avec, si je ne m’abuse, douze sons supplémentaires, la palette phonétique du français du Québec est d’un tiers plus fournie que celle de Paris*, comprenant un grand nombre d’allophones et un autre, plus petit, de phonèmes que ne connait pas ou plus, ou presque plus, le vieux pays de France.

Nous vulgariserons excessivement les définitions d’ « allophone » et de « phonème » afin de ne pas nous étendre et de ne pas ennuyer, même s’il est bon de s’étendre quand on s’ennuie.
Nous dirons donc, pour commencer, qu’un « allophone » est un son que l’on peut employer à la place d’un autre sans changer le sens dénotatif du mot**. Ainsi, au Québec :

Voyelles
-Au [i] que nous connaissons se substitue fréquemment le [I], plus ouvert. « Plus ouvert », c'est-à-dire que la langue est plus éloignée du palais que lorsque nous prononçons un [i] : avec ces éléments, et à condition d’être tout seul chez vous ou de prévenir votre entourage de vos intentions, vous devriez être en mesure de réaliser ce [I] caractéristique du français québécois.
On emploiera le [i] dans « mon mari est ivre », mais on emploiera le [I] dans « la bille roule vite » : je ne peux rien prouver, mais il semble alors que le son [I] s’emploie dès lors où il n’est pas le dernier son du mot.
-Au [u], « ou », et au [y], « u », se substituent souvent le [U] et le [ʏ], plus ouverts. Pour le cou, je n’ai aucune idée de ce qui peut déterminer le choix de l’un ou l’autre son, mais je sais qu’on emploiera le [U] dans « toutes les poules vont vite », par exemple, et le [ʏ] dans « il y a de la pulpe sur la butte », par exemple.
-Le québécois connaît encore la distinction quasiment disparue en France entre le [ɛ̃], « in », et le [ẽ], « un », caractérisé par une projection des lèvres que ne connaît pas le premier son. Il connait en outre un [3̃] qu’il emploiera indifféremment pour les mêmes mots : « malin » [malɛ̃] ou « malin » [malẽ].
-De la même façon, le français québécois alterne librement entre le [ɑ̃], « an », le seul que nous connaissions, et le [ã], plus ouvert.

Consonnes
-Certains dialectes***, comme celui de Montréal, utilise le r roulé, [r], à la place du r de Paris ou de Québec, [ʁ].
-Fait particulièrement intéressant, un petit son [s] succèdent au son [t] et [d] lorsque ceux-ci sont suivis par les phonèmes /i/ ou /y/, ou par les semi-consonnes /j/ (« yeu ») ou /ɥ/. « Tu vas dîner où dimanche » se prononcera ainsi [tsyvadineudimɑ̃ʃ], « tsu vas dsîner où dsimanche », sans forcer sur le [s].
-Il existe enfin deux variantes que je ne comprends pas, mais que je note tout de même par soucis de ne rien dissimuler : au [t] et au [k], « carreau », « kimono », peut se substituer un même [c], qui utiliserait davantage le palais ; au [d] et au [g], « gaz », peut se substituer un mystérieux [ɟ], palatal lui aussi.

En fait, j’ai menti, le français du Québec ne connaît qu’un seul phonème. Un « phonème » est une unité sonore dont la substitution par une autre, contrairement à l’allophone, entraîne une modification de sens, donne un mot différent. Maintenant que l’on sait tout ça, on peut être plus précis à propos des « allophones » en le définissant comme les différentes réalisations possibles d’un même phonème. Exemple : le [R] roulé, le [r] de France et le [R] grasseyé sont les réalisations sonores d’un même phonème /r/.

Ce phonème typiquement québécois a peut-être existé en tant que tel en France, où il n’est plus aujourd’hui qu’un allophone, quand il n’a pas complètement disparu. Il s’agit du /ɜ/, plus ouvert et plus long, que /ɛ/, et qui permet par exemple de distinguer à l’oral le mot « maître » [mɜtʁ] du mot « mettre » [mɛtʁ]. Disons que, si vous prononcez [mɛtʁ] en dehors de tout contexte, un français se représentera un professeur ou un outil de mesure, ou un professeur avec un outil de mesure, c’est-à-dire un prof de maths par exemple, tandis qu’un québécois ne verra que l’outil de mesure.
De là, on s’imagine avec délice les possibilités de confusions et de scènes que réserve cette distinction sémantique à tout français qui désirerait s’aventurer au Québec et parler de métrique et d’enseignement.

PS : n'ayant que peu de documents sur les particularités du français québécois, il est probable que je découvre un jour quelque erreur ou maladresse qui me fasse éditer cet article.

PS (2) : maudit ! Le blog ne tolère pas certains signes phonétiques... Je dois donc préciser que les petits signes ~(tildes) sont censés être au dessus des lettres et non à côté.


* C'est le français que nous prendrons comme référence.
** On comprend par là que, si l’allophone ne change rien au sens du mot, il affecte en revanche sa charge connotative, permettant à l’auditeur de comprendre, par exemple, que le locuteur est québécois.
*** En effet, le français du Québec n’est pas plus un que celui de France, variant assez d’une région à l’autre pour engendrer quelques difficultés de compréhension entre Québécois, d’après certains témoignages.