vendredi 12 février 2010
jeudi 11 février 2010
New York
42e rue, je suis encore seul dans New York, je cherche le théâtre du film de Louis Malle, sans trouver. L’a-t-il jamais tourné 42e rue, son film ? C’est une bouche de métro que je cherche, le reste viendra tout seul… Rien. Pourtant, ce que j’ai de souvenir correspond bien à cette ambiance : bazar, devantures garnies d’ampoules, rythme et couleurs de la foule. Il y a même la lumière de fin d’après-midi : or orangé, gazeuse ou bien liquide.
Dans les fast-foods, une table court tout le long de la vitrine. Les gens s’installent à vue de tout le monde, et mangent. Ainsi, on marche dans New York ; il y a une vitrine pleine de sacs à main, puis une vitrine pleine de mannequins, puis une une vitrine pleine de gens qui mangent. Mais je ne sais toujours pas pourquoi je pense à Charlie Chaplin.
Le quartier chinois de New York est beaucoup plus chinois que celui de Montréal ; on passe une rue ou deux, et puis, ce n’est pas tant que la foule diminue ou grandit, mais il n’y a quasiment plus que des Chinois, ou du moins des asiatiques, et cela sans que la transition – ou la rupture ? – ait été remarquée. C’est moins vrai de l’architecture qui, me semble-t-il, se sinise assez subitement : consoles, écritures verticales, rouge. Parfois, ce n’est qu’une simple variation de contenant, pour un même contenu : Mc Donald, ou Starbucks. Pour s’en distraire, on entre dans une épicerie orientale, pleine de choses transparentes et gélatineuses, de plaisirs invisibles et de gingembres confis, qu’on avale plus ou moins goulument contre une nuit trop courte.
Little Italy. D’abord, une rue saturée de rouge, de vert, de blanc, et toutes les couleurs qui déteignent dans l’air. Le gonflent, l’envahissent, et sont, plus que jamais, lumière. Mais seulement le temps que l’œil s’y accommode : comme un tableau trop plein de rouge apparait, la première fois, tout rouge.
Un ciel bas de neige en suspension répand la lumière de tout côté, annule les ombres. Les pro-fondeurs disparaissent, les premiers plans, les seconds ; on dirait le dessin d’un enfant qui n’a pas voulu colorier le ciel trop large, et laisse tel quel le blanc corrosif de sa feuille d’imprimerie. L’appareil photo est victime de la même paresse, on croit que c’est la fin du monde derrière les gratte-ciels.
A la proue du vaisseau Manhattan, une jeune étudiante voudrait to stroll le long de la promenade parquetée qui donne sur la mer, la Statue et le soleil foncé. Mais un vil assène à sa poésie un mé-chant mot français, et d’une mauvaise rime l’arrache à ses vœux.
Quelque part dans la rue qui longe le nord de Central Park, la nuit, un raton-laveur fouille dans une poubelle, passablement indifférent aux promeneurs. Las, il rentre chez lui la queue très basse, et le dos rond comme un mauvais chat.
samedi 6 février 2010
En route
Vendredi.
9h38
L'autobus a franchi la frontière il y a une demi-heure, peut-être. Ce ne fut pas une mince affaire, mais je m’en suis sorti sans encombre. Nous roulons vers le sud, donc, et la neige disparait petit à petit… Il n’y a plus que des pelouses brûlées, poudrées ou tachetées de neige ; des nappes de neige, de temps en temps. Et cela dans l’or clair d’un matin au ciel à peu près pur. J’ai vu des fermes aux bâtiments étales et démesurés, tout rouge et bordés de blancs, avec des silos en aluminium, entièrement comme on les imagine quand on pense aux campagnes américaines. Hormis tous ces détails, le paysage n’a guère varié depuis que nous sommes sortis de Montréal ; peut-être comporte-t-il plus de reliefs. Nous nous dirigeons d’ailleurs vers de vieilles montagnes, assez belles vues de l’autobus, et qui pourraient bien être les Appalaches. Cependant, nous sommes encore loin de New York : nous y serons, si tout va, à 16h30.
11h27
Les Appalaches n’étaient en fait qu’un massif montagneux dont nous sommes sortis depuis un certain temps, maintenant. Il semblait complètement vierge : pas une habitation, pas le moindre édicule, seulement des forêts de conifères, des lacs gelés et tachés de neige, des sculptures de stalactites sur le moindre rocher. J’ai vu quelques petites agglomérations depuis – une dizaine de pavillons, parmi les arbres – et beaucoup de drapeaux américains. J’en ai même aperçu un planté sur un rocher, en plein désert : impossible de ne pas savoir où l’on est.
Je crains de me joindre bientôt au chœur hurlant des vessies : j’espère que je pourrais descendre à Albany, sans quoi ma première préoccupation à New York sera inévitablement de me trouver un café, bar où n’importe quel endroit susceptible de m’offrir un lieu de libations.
12h05
Il faut faire une croix sur Albany : nous n’avons pas même traversé la ville. J’attendrai, donc : encore quatre heures et demi.
C’est étrange, cette herbe jaune saupoudrée de neige. On dirait qu’il a neigé en été. Le ciel est toujours bleu clair, lumineux, bleu de janvier, en fait, mais nous arrivons sous un troupeau de légers cumulus, encore tout étincelants mais légèrement sombres à la base.
12h28
Ma première visite aux Etats-Unis aura été celle d’une station service ; j’avais été surpris de trouver un Starbucks dans le restaurant de mon université, je l’ai été davantage encore dans trouver un dans un tel lieu. Outre cela, j’ai noté la variété des barres sucrées vendues dans l’épicerie, dont les trois-quarts des marques m’étaient inconnus. A côté de cela, des sandwichs emballés et des salades en boîte ; on y vend aussi des luettes, des livres qui ont tous un titre en relief brillant comme des lèvres glossées, et des gadgets dont je n’ai pas compris la fonction. Aussi, pour que vous dégagiez le passage, les gens ne disent plus « pardon », mais « sorry ».
Vers 14h00
Et puis, tout à coup :
Samedi.
00h00
Nous étions dans le New Jersey lorsque, le temps d’un sommet de colline, l’ombre de Manhattan s’est détachée au loin, irréelle, la silhouette de l’Empire State Building se détachant nettement parmi ses masses verticales. Plus tard, il y eut un tunnel, et après de longues minutes de nuit l’autobus est apparu en plein Manhattan, parmi les immeubles et les couleurs, dans le jour magnifique. Et j’ai fait mes premiers pas sur la 42e rue.
9h38
L'autobus a franchi la frontière il y a une demi-heure, peut-être. Ce ne fut pas une mince affaire, mais je m’en suis sorti sans encombre. Nous roulons vers le sud, donc, et la neige disparait petit à petit… Il n’y a plus que des pelouses brûlées, poudrées ou tachetées de neige ; des nappes de neige, de temps en temps. Et cela dans l’or clair d’un matin au ciel à peu près pur. J’ai vu des fermes aux bâtiments étales et démesurés, tout rouge et bordés de blancs, avec des silos en aluminium, entièrement comme on les imagine quand on pense aux campagnes américaines. Hormis tous ces détails, le paysage n’a guère varié depuis que nous sommes sortis de Montréal ; peut-être comporte-t-il plus de reliefs. Nous nous dirigeons d’ailleurs vers de vieilles montagnes, assez belles vues de l’autobus, et qui pourraient bien être les Appalaches. Cependant, nous sommes encore loin de New York : nous y serons, si tout va, à 16h30.
11h27
Les Appalaches n’étaient en fait qu’un massif montagneux dont nous sommes sortis depuis un certain temps, maintenant. Il semblait complètement vierge : pas une habitation, pas le moindre édicule, seulement des forêts de conifères, des lacs gelés et tachés de neige, des sculptures de stalactites sur le moindre rocher. J’ai vu quelques petites agglomérations depuis – une dizaine de pavillons, parmi les arbres – et beaucoup de drapeaux américains. J’en ai même aperçu un planté sur un rocher, en plein désert : impossible de ne pas savoir où l’on est.
Je crains de me joindre bientôt au chœur hurlant des vessies : j’espère que je pourrais descendre à Albany, sans quoi ma première préoccupation à New York sera inévitablement de me trouver un café, bar où n’importe quel endroit susceptible de m’offrir un lieu de libations.
12h05
Il faut faire une croix sur Albany : nous n’avons pas même traversé la ville. J’attendrai, donc : encore quatre heures et demi.
C’est étrange, cette herbe jaune saupoudrée de neige. On dirait qu’il a neigé en été. Le ciel est toujours bleu clair, lumineux, bleu de janvier, en fait, mais nous arrivons sous un troupeau de légers cumulus, encore tout étincelants mais légèrement sombres à la base.
12h28
Ma première visite aux Etats-Unis aura été celle d’une station service ; j’avais été surpris de trouver un Starbucks dans le restaurant de mon université, je l’ai été davantage encore dans trouver un dans un tel lieu. Outre cela, j’ai noté la variété des barres sucrées vendues dans l’épicerie, dont les trois-quarts des marques m’étaient inconnus. A côté de cela, des sandwichs emballés et des salades en boîte ; on y vend aussi des luettes, des livres qui ont tous un titre en relief brillant comme des lèvres glossées, et des gadgets dont je n’ai pas compris la fonction. Aussi, pour que vous dégagiez le passage, les gens ne disent plus « pardon », mais « sorry ».
Vers 14h00
Et puis, tout à coup :
Samedi.
00h00
Nous étions dans le New Jersey lorsque, le temps d’un sommet de colline, l’ombre de Manhattan s’est détachée au loin, irréelle, la silhouette de l’Empire State Building se détachant nettement parmi ses masses verticales. Plus tard, il y eut un tunnel, et après de longues minutes de nuit l’autobus est apparu en plein Manhattan, parmi les immeubles et les couleurs, dans le jour magnifique. Et j’ai fait mes premiers pas sur la 42e rue.
mardi 26 janvier 2010
J'ai mangé le matin
Il se trouve tout à la fois que je n’ai rien à dire, et qu’il me désespère d’achever ce mois sur un total de cinq articles : situation embarrassante s’il en est une, et qui me contraint, par voie de conséquence, à vous parler de la pomme verte que j’ai mangé hier.
Ceci n’est pas un déjeuner ; c’est-à-dire que c’en est un, mais dans le sens québécois du terme, celui que nous traduirions par l’enfantine formulation de « petit déjeuner ». On notera la dominante anglaise du plus mauvais goût politique à travers la base de pommes de terre, les deux œufs sur le plat (dissimulant leur honte sous leurs blancs), les tranches de bacon, et jusqu’à l’agrume ornemental. Nous dirons, pour rattraper le tout, que la présence de rôties (tartines grillées) est plus internationale ; le muffin, ainsi que la pomme verte, sont des ajouts dont je suis l’auteur, et dont je ne saurais évaluer la pertinence - aussi, je sais que ce tableau serait plus complet avec une ou deux pièces de viande, en plus d’un verre de jus d’orange. Quoi qu’il en soit, le tout est finalement assez lourd pour faire office de repas du midi, et d’ailleurs, la concurrence est rude, même à 13h00, entre le « spécial déjeuner » et le « menu santé » - même si ce conflit devient ridicule dès qu'on intègre au champ de bataille le parti des burgers et des poutines (horreurs de frites et de boulettes de fromage napées de sauce brune).
dimanche 24 janvier 2010
Les gens n'aiment plus l'hiver II
Il n’y a que les maudits Français pour goûter l’hiver des Québécois ; les Québécois, eux, préfèrent de loin la Floride. La neige, le froid, c’est un peu la perruque dans la soupe, l’abomination tri-semestrielle qu’il faut subir de quatre à six mois, et dont consolent de moins en moins les étés décadents.
Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. C’est ce que s’attache à montrer l’anthropologue Bernard Arcand dans son article « Mon grand-père aimait l’hiver »,* dont la partie médiane déploie en gros traits l’histoire des rapports du Québécois à sa saison froide, du XVIe siècle à nos jours : histoire en courbe, qui met en lumière une très nette régression des mentalités – d’où le grand-père du titre.

On sait tous un peu l’horrible petite histoire des premiers Néo-Français : Cartier découvre la région de Québec en plein été, en conclu on ne sait trop comment que le climat n’y est guère différent de celui de France, et l’année d’après, c’est 25 marins qui périssent sur les 110 de l’équipage, à cause du froid, du scorbut, et de l’incapacité de communiquer avec les indigènes. Soixante ans plus tard, Champlain fera passer l’hécatombe du quart aux trois-quarts de l’équipage, avant de stagner autour d’une bonne moitié par hiver.
Et puis, par la force des choses, les colons commencent à s’habituer : ils bricolent, essayent, cessent de s’habiller en français, adaptent leur nourriture, empruntent à l’Europe du Nord et aux Amérindiens de nouvelles techniques de construction, et le tout « si bien que cent ans après les débuts de la colonie on grelottait déjà moins à Québec qu’à Versailles », s’amuse l’anthropologue.
De mortel, l’hiver devient vivable, et même tout-à-fait agréable. Ce qui se comprend facilement : pour une population essentiellement paysanne, les mois de neige sont autant de vacances. Arcand rapporte à ce propos les observations de l’Irlandais Isaac Weld, de passage en ex-Nouvelle-France en 1799 : « lorsqu’on a passé un hiver en ce pays, écrit-il, on commence à ne plus tant redouter la rigueur de cette saison ; et quant aux Canadiens, ils la préfèrent à toutes les autres. C’est pour eux le temps du repos et des plaisirs » - on est donc loin, en ces temps reculés, de « l’ostie de marde blanche » contemporaine. Donc, les Québécois ont aimés l’hiver. Et la culture québécoise s’est faite en hiver. Le conte et la chanson, encore si vivaces, et fondamentaux dans ce pays, sont nés durant les longues soirées oisives où tout le village se réunissait pour décliner le temps en fêtes continuelles.

L’époque d’Isaac Weld constitue le sommet de la courbe ; le XIXe siècle, la révolution industrielle et l’exode rural qu’elle engendre en amorcent le déclin. Une usine peut fonctionner sous la neige, donc l’hiver doit devenir une saison de production comme les autres. Autrefois synonyme de longs repos et de fêtes, l’hiver devient, rapidement, saison ennemie de l’industrie : « il fallait donc s’attendre à ce que les efforts pour combattre la saison froide ne connaissent plus aucun répit. De fait, depuis au moins un siècle, la lutte contre l’hiver s’est transformée en acharnement obsessionnel ». Pour vaincre l’hiver, Montréal est devenue la plus grande ville souterraine du monde (29 kilomètres de corridors relient 10 stations de métro, 2000 commerces, 4 universités, 4 gares, 20 centres commerciaux et 80% des bureaux du centre-ville), et le gouvernement dépense chaque année des sommes colossales pour maintenir son réseau routier contre accumulations et tempêtes. Comme l’illustre Arcand (et je l’ai vérifié moi-même), on peut tout-à-fait vivre au Québec sans jamais croiser l’hiver : « [le] Montréalais moyen pourrait traverser l’hiver en robe de chambre. Peu lui importe qu’à l’extérieur le mercure indique -27°C avec des vents en rafale de 65 kilomètres-heure transformant en poudrerie les 18 centimètres de neige tombés la veille ». Bref.
L’effet pervers de cette victoire est que l’hiver disparaît des imaginaires et redevient étranger aux Québécois. Il n’est dès lors plus concevable qu’une telle saison soit un problème, et sitôt qu’elle le redevient, le temps d’une panne d’électricité ou d’une chute de neige plus importante que la normale, on crie au scandale, on accuse la bavure, et le bulletin météorologique, nourrit de toutes ces inquiétudes et de ce ressentiment, accroît son empire jusqu’au bas des écrans d’ordinateurs. « Chaque étape de notre progrès insatiable dans la lutte contre l’hiver rend celui-ci un peu moins tolérable », c’est ainsi que le progrès nourrit le découragement collectif.

Pour Arcand, le problème vient de ce que l’ensemble des pays du monde, en s’industrialisant, ont adoptés les modes de vie des climats sous lesquels la révolution industrielle est née. Le Québec en est ainsi venu à lutter contre le bon sens, maintenant à plein régime sa production et ses services dans les pires conditions, à coups de millions dépensés chaque jour ne serait-ce que pour l’entretien des routes ou le chauffage intensif des locaux : « l’organisation classique du travail industriel dans un pays aux hivers rigoureux constitue une véritable insulte à la nature », s’emporte l’anthropologue, accusant une véritable aliénation collective éloignant la population de son environnement. Aussi avance-t-il la proposition, qu’il juge audacieuse, de déclarer « les mois de janvier et de février période de vacances nationales », la période l’été étant après tout la plus agréable pour travailler. L’idée (me) fait rêver, mais peut sembler plus fantaisiste qu’audacieuse ; cependant, on laissera sa chance à Bernard Arcand, qui ne fait là que l’esquisse d’une proposition qu’il déploie pleinement dans un autre ouvrage, Abolissons l’hiver ! (Montréal, Editions du Boréal, 1999).
*In Espace et sentiment, ouvrage dirigé par Stéphane Batigne et publié en 2001 aux éditions Autrement.
Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. C’est ce que s’attache à montrer l’anthropologue Bernard Arcand dans son article « Mon grand-père aimait l’hiver »,* dont la partie médiane déploie en gros traits l’histoire des rapports du Québécois à sa saison froide, du XVIe siècle à nos jours : histoire en courbe, qui met en lumière une très nette régression des mentalités – d’où le grand-père du titre.
On sait tous un peu l’horrible petite histoire des premiers Néo-Français : Cartier découvre la région de Québec en plein été, en conclu on ne sait trop comment que le climat n’y est guère différent de celui de France, et l’année d’après, c’est 25 marins qui périssent sur les 110 de l’équipage, à cause du froid, du scorbut, et de l’incapacité de communiquer avec les indigènes. Soixante ans plus tard, Champlain fera passer l’hécatombe du quart aux trois-quarts de l’équipage, avant de stagner autour d’une bonne moitié par hiver.
Et puis, par la force des choses, les colons commencent à s’habituer : ils bricolent, essayent, cessent de s’habiller en français, adaptent leur nourriture, empruntent à l’Europe du Nord et aux Amérindiens de nouvelles techniques de construction, et le tout « si bien que cent ans après les débuts de la colonie on grelottait déjà moins à Québec qu’à Versailles », s’amuse l’anthropologue.
De mortel, l’hiver devient vivable, et même tout-à-fait agréable. Ce qui se comprend facilement : pour une population essentiellement paysanne, les mois de neige sont autant de vacances. Arcand rapporte à ce propos les observations de l’Irlandais Isaac Weld, de passage en ex-Nouvelle-France en 1799 : « lorsqu’on a passé un hiver en ce pays, écrit-il, on commence à ne plus tant redouter la rigueur de cette saison ; et quant aux Canadiens, ils la préfèrent à toutes les autres. C’est pour eux le temps du repos et des plaisirs » - on est donc loin, en ces temps reculés, de « l’ostie de marde blanche » contemporaine. Donc, les Québécois ont aimés l’hiver. Et la culture québécoise s’est faite en hiver. Le conte et la chanson, encore si vivaces, et fondamentaux dans ce pays, sont nés durant les longues soirées oisives où tout le village se réunissait pour décliner le temps en fêtes continuelles.
L’époque d’Isaac Weld constitue le sommet de la courbe ; le XIXe siècle, la révolution industrielle et l’exode rural qu’elle engendre en amorcent le déclin. Une usine peut fonctionner sous la neige, donc l’hiver doit devenir une saison de production comme les autres. Autrefois synonyme de longs repos et de fêtes, l’hiver devient, rapidement, saison ennemie de l’industrie : « il fallait donc s’attendre à ce que les efforts pour combattre la saison froide ne connaissent plus aucun répit. De fait, depuis au moins un siècle, la lutte contre l’hiver s’est transformée en acharnement obsessionnel ». Pour vaincre l’hiver, Montréal est devenue la plus grande ville souterraine du monde (29 kilomètres de corridors relient 10 stations de métro, 2000 commerces, 4 universités, 4 gares, 20 centres commerciaux et 80% des bureaux du centre-ville), et le gouvernement dépense chaque année des sommes colossales pour maintenir son réseau routier contre accumulations et tempêtes. Comme l’illustre Arcand (et je l’ai vérifié moi-même), on peut tout-à-fait vivre au Québec sans jamais croiser l’hiver : « [le] Montréalais moyen pourrait traverser l’hiver en robe de chambre. Peu lui importe qu’à l’extérieur le mercure indique -27°C avec des vents en rafale de 65 kilomètres-heure transformant en poudrerie les 18 centimètres de neige tombés la veille ». Bref.
L’effet pervers de cette victoire est que l’hiver disparaît des imaginaires et redevient étranger aux Québécois. Il n’est dès lors plus concevable qu’une telle saison soit un problème, et sitôt qu’elle le redevient, le temps d’une panne d’électricité ou d’une chute de neige plus importante que la normale, on crie au scandale, on accuse la bavure, et le bulletin météorologique, nourrit de toutes ces inquiétudes et de ce ressentiment, accroît son empire jusqu’au bas des écrans d’ordinateurs. « Chaque étape de notre progrès insatiable dans la lutte contre l’hiver rend celui-ci un peu moins tolérable », c’est ainsi que le progrès nourrit le découragement collectif.
Pour Arcand, le problème vient de ce que l’ensemble des pays du monde, en s’industrialisant, ont adoptés les modes de vie des climats sous lesquels la révolution industrielle est née. Le Québec en est ainsi venu à lutter contre le bon sens, maintenant à plein régime sa production et ses services dans les pires conditions, à coups de millions dépensés chaque jour ne serait-ce que pour l’entretien des routes ou le chauffage intensif des locaux : « l’organisation classique du travail industriel dans un pays aux hivers rigoureux constitue une véritable insulte à la nature », s’emporte l’anthropologue, accusant une véritable aliénation collective éloignant la population de son environnement. Aussi avance-t-il la proposition, qu’il juge audacieuse, de déclarer « les mois de janvier et de février période de vacances nationales », la période l’été étant après tout la plus agréable pour travailler. L’idée (me) fait rêver, mais peut sembler plus fantaisiste qu’audacieuse ; cependant, on laissera sa chance à Bernard Arcand, qui ne fait là que l’esquisse d’une proposition qu’il déploie pleinement dans un autre ouvrage, Abolissons l’hiver ! (Montréal, Editions du Boréal, 1999).
*In Espace et sentiment, ouvrage dirigé par Stéphane Batigne et publié en 2001 aux éditions Autrement.
mercredi 13 janvier 2010
mardi 12 janvier 2010
Augment
(Tout n’a pas changé pour l’unique raison qu’une couleur bien connue s’y est apposée, ce sont aussi les couleurs de l’horizon qui se sont modifiées. Parce qu’il y a des personnes que je n’attends plus, tout simplement, et parce que tout ce que je vais découvrir ici, désormais,ne sera plus que pour moi seul. Je ne dis pas que cela m’attriste, mais ce n’est pas rien que de se redessiner un horizon.)
dimanche 10 janvier 2010
Quid novi ?
Il y a cet avantage à voyager seul qu’on y perd plus facilement ses marques, et qu’on s’en trouve ainsi confronté moins médiatement à l’inconnu qu’on espère, quand celui qui voyage entouré a plus de peine, sans doute, à ne pas voir ce qu’il découvre de derrière les vitraux d’un intérieur familier. Quoique cette idée soit suspecte dans sa simplicité, et que je ne l’écrirais pas si je ne l’écrivais maintenant, elle répond bien à l’état d’un sentiment compliqué qui s’est produit deux fois, lorsque deux fois un entourage familier, mais quitté depuis longtemps, s’est refait autour de moi, investissant un monde où j’étais arrivé seul, et bouleversant par là les nouveaux repères que j’y avais tracé.
Québec n’était plus Québec après que Marine y fut passée, parce que cette ville, que j’avais envisagée sans compagnie préexistante, prit alors dans ses couleurs et sa musique une tonalité amie qui la changea toute entière, comme un secret que l’on partage : une large tranche de tout ce qui était le privilège de ma connaissance se changea en un bizarre morceau de Paris. L’expérience se réitéra un peu plus tard, quoique d’une manière toute différente, mais avec davantage d’ampleur, lorsque ma famille vint à son tour : Québec à nouveau se modifia de leurs regards et de leurs voix trop connues, ainsi que Montréal et plusieurs autres paysages, et depuis je ne suis plus vraiment dans le pays que je voulais connaître seul.
Je voudrais avoir le talent de mieux décrire cela, en même temps que ce sentiment est peut-être trop peu fermenté pour se dire comme il faut, mais j’ai trop peur qu’il ne m’échappe tout-à-fait si je n’en dit rien maintenant. Ainsi : ce dont je suis sûr à cette heure, et bien que l’idée soit faible, c’est qu’il peut jaillir beaucoup de choses étranges du surgissement du là-bas dans l’ailleurs, du connu et de l’intime dans le monde que l’on a apprivoisé seul, et où l’on ne doit qu’à soi les repères que l’on y a tracé. Ces deux visites n’ont pas atténuées mon rapport à l’étranger comme on pourrait le craindre de la compagnie d’un proche qui serait là depuis le débarcadère, elles y ont apposé un ton que je connais bien mais qui, en même temps, le bouleverse, et qu’il me faut donc adapter. Soit un effort nouveau, peut-être, qui je l’espère me sera profitable, en ce qu’il pourrait élargir l’appréhension que j’ai de la réalité, disons, et toucher à l’équilibre que je tente d’y trouver.
mercredi 6 janvier 2010
Les jours tièdes
Petite, la voix de la raison me dit que l’hiver, après tout, n’en est qu’à ses débuts, et que janvier n’a pas six jours – pas tout à fait. Et puis, je n’ai jamais vu tant de neige de ma vie, ni de tant de sortes. Surtout, je ne sache pas qu’un autre hiver m’ait initié au froid : je l’ai appris cette année, un soir que je rentrais chez moi, et je l’ai révisé un matin que j’en sortais. J’en ai déduit qu’il n’y a pas de froid sans vent, qu’il faut avoir la sensation qu’on vous martèle un clou dans le front pour le reconnaître, et que sitôt que j’aurai quitté le Québec, il n’y en aura plus jamais.
Oui mais voilà, deux fois n’est que deux fois, et il se peut que je veuille plus de neige : après tout, ce désir n’a pas de fin. Or, les premiers jours de cette année nouvelle, à l’instar des derniers de sa parente, vont a contrario de ce que je souhaite. Par trois fois, si ce n’est plus, et comme pour singer les printanières, les températures ont glissé leurs blancs jupons de l’autre côté du zéro, en terrain positif. Jamais longtemps, certes, mais tout de même : deux fois au moins, il a plu ! La première donna le jour le plus dégoûtant de la saison, pour sûr, avec ses boues sales se déversant dans les rues de Québec comme des lahars glacés, inondant les places, pénétrant les mauvaises bottes… J’ai mieux supporté l’autre fois, mais c’était que je ne sortais pas.
Alors oui, la raison n’a pas tort de me dire que médiocre n’est pas mauvais, et que cela n’est pas tout l’hiver, et que puis-je y redire ? Sinon que je n’aime pas la tiédeur, et que j’aime mieux qu’un temps soit franc plutôt que de se complaire dans ses hésitations. A quoi elle rétorquerait peut-être que j’ai le comportement d’un spectateur qui en veut pour son billet, voire : d’un touriste ! Mais elle se méprendrait, car ces frustrations (toujours exagérées, d’ailleurs) je les prends aussi pour mon voyage, et quoique je préfère illustrer tout ceci par un plaisir de salon.
jeudi 31 décembre 2009
Les gens n'aiment plus l'hiver I
La Mère :
Les soirées d'hiver
C'était donc tranquille
Tout ce qu'y avait à faire
C'était de s'asseoir
Pour écouter la grosse truie
Qui ronflait
Qui nous réchauffait.
L'hiver a toujours été
Ce que j'ai préféré.
Médéric : On gelait ! Maudi torvisse, on gelait ! Debout dans la neige jusqu'à la ceinture à essayer de défricher ce maudit terrain. Le vent soufflait pour nous geler les narines pis les sourcils. Y avait des gars qui étaient trop fiers pour dire qu'y avaient frette. Des fois y en tombaient malade, assez malade qu'y revenaient jamais !
A. Paiement, La vie et les temps de Médéric Boileau
Les soirées d'hiver
C'était donc tranquille
Tout ce qu'y avait à faire
C'était de s'asseoir
Pour écouter la grosse truie
Qui ronflait
Qui nous réchauffait.
L'hiver a toujours été
Ce que j'ai préféré.
Médéric : On gelait ! Maudi torvisse, on gelait ! Debout dans la neige jusqu'à la ceinture à essayer de défricher ce maudit terrain. Le vent soufflait pour nous geler les narines pis les sourcils. Y avait des gars qui étaient trop fiers pour dire qu'y avaient frette. Des fois y en tombaient malade, assez malade qu'y revenaient jamais !
A. Paiement, La vie et les temps de Médéric Boileau
samedi 19 décembre 2009
In french, please.
Soit qu’elles sont comiques, soit qu’elles n’existent pas, les indications sont assez peu satisfaisantes au Québec pour qu’on en vienne souvent à demander son chemin et, se faisant, à multiplier les anecdotes. J’étais ainsi à Montréal et tout frais sorti de la très parisienne station : Champ-de-Mars, et j’avais dans l’idée de rejoindre le bord du Saint-Laurent en même temps que je ne savais pas de quel côté partir : d’où que j’en vins, une fois de plus, à couper le galop du premier passant venu pour lui demander mon chemin.
Je lui fis une question bien française et la mieux tournée du monde, mais il y a fort à parier qu’il ne la comprit pas, comme il me répondit, sitôt mon point posé :
-In english, please.
On n’est pas longtemps a Montréal sans comprendre qu’un bon bout de Canadiens n’y comprennent pas un traitre mot de français, et comme ce n’était pas la première fois – oh, loin de là ! - que mon guide d’un instant ne le connaissait pas, et qu’on n’est jamais trop malheureux de s’essayer à d’autres langues, je me reformulai bien vite en latin :
-Do you know where is the river?
La magie opéra : j’eus de suite ma réponse, et nos chemins se délièrent sur un sonore “thank you so much”, que je regrette à présent. Parce que ce monsieur, dont les intentions n’étaient sans doute pas mauvaises, n’a pas dit : “I don’t speak french, do you speak english ?”, il a dit :
-In english, please.
On se souvient de cette dissertation que fit un Allemand du XVIIIe siècle pour montrer qu’il en va du bon cholestérol que de parler français, que cette langue a fait des enfants à la Vérité et qu’on a avantage à la répandre autour de soi comme Sganarelle le tabac. L’anglais aurait-il à ce point récupéré ces vertus qu’on puisse l’exiger de tout un chacun en n’importe quelles circonstances, et quand bien même on ne serait pas en pays tout-à-fait anglophone ? Serait-ce risquer un ridicule que de douter que son interlocuteur le connaisse, assez pour employer l’impératif ? C’est bien plutôt le Montréalais francophone qui devrait répondre à ses interlocuteurs : “en français, s’il vous plaît”, parce que c’est encore le Québec ici, et parce qu’il en va de la survie de sa langue dans la plus grosse ville de son État où, me dit-on, elle régresse comme neige au soleil – gros tas de neige, certes.
Certains le font sans doute ; mon hôte, en tous cas, dit ne pas répondre aux Montréalais qui ne lui parlent qu’en anglais : quoiqu’il y ait une violence certaine à refuser de répondre dans la langue de son interlocuteur tout en exigeant qu’il en apprenne une autre, je crois que c’est ici plus sage que de se montrer civil, du moins dans les aires cosmopolites où, comme ici, une langue officielle mais fragile commence à reculer face a un géant qui, osons-le, n’a pas besoin d’être défendu.
-In english, please.
On n’est pas longtemps a Montréal sans comprendre qu’un bon bout de Canadiens n’y comprennent pas un traitre mot de français, et comme ce n’était pas la première fois – oh, loin de là ! - que mon guide d’un instant ne le connaissait pas, et qu’on n’est jamais trop malheureux de s’essayer à d’autres langues, je me reformulai bien vite en latin :
-Do you know where is the river?
La magie opéra : j’eus de suite ma réponse, et nos chemins se délièrent sur un sonore “thank you so much”, que je regrette à présent. Parce que ce monsieur, dont les intentions n’étaient sans doute pas mauvaises, n’a pas dit : “I don’t speak french, do you speak english ?”, il a dit :
-In english, please.
On se souvient de cette dissertation que fit un Allemand du XVIIIe siècle pour montrer qu’il en va du bon cholestérol que de parler français, que cette langue a fait des enfants à la Vérité et qu’on a avantage à la répandre autour de soi comme Sganarelle le tabac. L’anglais aurait-il à ce point récupéré ces vertus qu’on puisse l’exiger de tout un chacun en n’importe quelles circonstances, et quand bien même on ne serait pas en pays tout-à-fait anglophone ? Serait-ce risquer un ridicule que de douter que son interlocuteur le connaisse, assez pour employer l’impératif ? C’est bien plutôt le Montréalais francophone qui devrait répondre à ses interlocuteurs : “en français, s’il vous plaît”, parce que c’est encore le Québec ici, et parce qu’il en va de la survie de sa langue dans la plus grosse ville de son État où, me dit-on, elle régresse comme neige au soleil – gros tas de neige, certes.
Certains le font sans doute ; mon hôte, en tous cas, dit ne pas répondre aux Montréalais qui ne lui parlent qu’en anglais : quoiqu’il y ait une violence certaine à refuser de répondre dans la langue de son interlocuteur tout en exigeant qu’il en apprenne une autre, je crois que c’est ici plus sage que de se montrer civil, du moins dans les aires cosmopolites où, comme ici, une langue officielle mais fragile commence à reculer face a un géant qui, osons-le, n’a pas besoin d’être défendu.
mardi 15 décembre 2009
Les douceurs d'Orléans
A la fin du mois de novembre, époque qui me semble lointaine aujourd’hui que la neige a tout recouvert, et tout modifié, une amie du Connecticut est venue qui n’a pas boudé ma proposition d’aller voir un peu le marché du Vieux-Port, celui-là même où j’avais goûté mes premiers bleuets, et qui est l’endroit nécessaire à qui veut tâter du produit local, hors poutine. Nous nous sommes approchés de l’étal d’un producteur de l’Ile d’Orléans et nous sommes laissés happer par sa verve commerciale, logorrhéique mais, nous l’avons vérifié par la suite, oh combien pittoresque. Cependant que je tentais de savoir si mon amie buvait les paroles du monsieur, au reste charmant, ou si elle avait certain talent pour la comédie, on nous donnait tour à tour des échantillons de produits à base de pomme, comme c’est la spécialité de ce producteur là, et, quoiqu’ils étaient, naturellement, de très petite taille, leur nombre fut assez grand pour nous donner après la sensation d’avoir « bien mangé et bien bu » - assez, du moins, pour nourrir la culpabilité de celui qui n’achète pas.
Quelques jours plus tard, nous sommes retournés au marché avec la ferme intention de prendre une bouteille à notre insulaire. Après avoir refait la série des échantillons, parce que, comme la Sophie des malheurs, on ne peut choisir un unique chocolat sans connaître tous ceux de la boîte, nous nous sommes accordés sur une « mistelle de pomme et de sirop d’érable », vin de pomme certes un peu fort, mais d’une saveur unique. Cependant, un porte monnaie mieux garni ne devra pas s’arrêter là, car il y a parmi ces liquides bien d’autres combinaisons, et tout autant de plaisirs introuvables – sauf le moût de pomme, qui compte pour du beurre puisque nous en avons l’équivalent en France, bien que nous l’appelions uniquement par la marque qui le monopolise.
A propos de beurre, l’étal orléanais proposait aussi de succulents beurres de pomme, produit très répandu au Québec, et que je n’ai pas goûté là pour la première fois, mais pas non plus pour la dernière. C’est, parmi tout ce que nous avons essayé, peut-être le plus facile à décrire : il faut imaginer une compote dont la texture est très fine et dans laquelle se retrouvent les notes profondes du beurre chaud : délicieux. Et je ne parle pas du beurre d’érable, mais c’est que le marchand n’en proposait pas.
mercredi 9 décembre 2009
Première tempête de neige
Dimanche dernier, c’était encore une dépression en développement au-dessus d’un Colorado lointain, mais dont on prévoyait déjà qu’elle serait poussée par les vents du sud, et que, s’acheminant ainsi vers l’est du Canada, elle prendrait de contrées en contrées davantage de puissance, pour en atteindre le dernier seuil à l’abord des régions de Montréal et de Québec. Tant attendue, tant redoutée, la voici, la tempête de neige, la première de l’hiver, et la fin de l’automne ! Et jamais je n’ai suivi d’aussi près un phénomène météorologique.
Proust – comme nous ne sommes pas à la Réunion et qu’il y a des plaisirs qu’on manque à ne pas avoir de cyclones, nous aurons bel et bien la fantaisie de nommer nos tempêtes de neige – a le mérite d’avoir été ponctuel, comme en effet on l’annonçait pour aujourd’hui et qu’il n’y a pas manqué ; sa venue fut d’autant plus théâtrale que les jours précédents avaient été calmes et lumineux.
7h30.
J’ouvre les rideaux : le ciel est gris, le vent semble assez fort, mais pas tant que ça. Le petit « météo média » en bas de l’écran de l’ordinateur indique qu’il fait -7° et qu’il tombe une « faible neige », ce qui est tout à fait faux, et d’ailleurs je m’offusque. Je m’en vais m’enfermer dans un amphithéâtre pour un examen.
8h30.
Le professeur de linguistique, dont la neige, en trente-trois ans de carrière, n’a jamais interrompu le moindre cours, arbore un grand sourire de vainqueur et distribue ses copies. « La tempête, c’est après mon cours, mais jamais pendant. »
10h00.
Je sors de mon examen en espérant découvrir, à travers la première fenêtre venue (mon amphithéâtre n’en avait pas) un gros tapis blanc et des gens emportés par les vents furieux ; mais, comme on s’en doute, il n’y avait rien à cette heure. Je sors, je note le bruit sec que font les feuilles mortes qui roulent sur le sol gelé, et les gens qui parlent ou jurent à propos d’une tempête qui doit s’être attardée dans une boutique-souvenirs à Montréal. Je vais à la bibliothèque.
Vers 12h40.
Deux ou trois flocons, puis rien ; et puis, deux ou trois à nouveau, mais suivis cette fois, et bientôt la musique se fait plus régulière, il commence à neiger, et de plus en plus fort.
Plus tard.
Le vent est trop vif et le sol trop sec pour que la neige s’y accroche, les dépôts sont ainsi balayés et font de petites brumes affolées au-dessus du sol, lesquelles donneront bientôt la « poudrerie » dont le tocsin sonne depuis ce matin sur météo média.
Proust – comme nous ne sommes pas à la Réunion et qu’il y a des plaisirs qu’on manque à ne pas avoir de cyclones, nous aurons bel et bien la fantaisie de nommer nos tempêtes de neige – a le mérite d’avoir été ponctuel, comme en effet on l’annonçait pour aujourd’hui et qu’il n’y a pas manqué ; sa venue fut d’autant plus théâtrale que les jours précédents avaient été calmes et lumineux.
7h30.
J’ouvre les rideaux : le ciel est gris, le vent semble assez fort, mais pas tant que ça. Le petit « météo média » en bas de l’écran de l’ordinateur indique qu’il fait -7° et qu’il tombe une « faible neige », ce qui est tout à fait faux, et d’ailleurs je m’offusque. Je m’en vais m’enfermer dans un amphithéâtre pour un examen.
8h30.
Le professeur de linguistique, dont la neige, en trente-trois ans de carrière, n’a jamais interrompu le moindre cours, arbore un grand sourire de vainqueur et distribue ses copies. « La tempête, c’est après mon cours, mais jamais pendant. »
10h00.
Je sors de mon examen en espérant découvrir, à travers la première fenêtre venue (mon amphithéâtre n’en avait pas) un gros tapis blanc et des gens emportés par les vents furieux ; mais, comme on s’en doute, il n’y avait rien à cette heure. Je sors, je note le bruit sec que font les feuilles mortes qui roulent sur le sol gelé, et les gens qui parlent ou jurent à propos d’une tempête qui doit s’être attardée dans une boutique-souvenirs à Montréal. Je vais à la bibliothèque.
Vers 12h40.
Deux ou trois flocons, puis rien ; et puis, deux ou trois à nouveau, mais suivis cette fois, et bientôt la musique se fait plus régulière, il commence à neiger, et de plus en plus fort.
Plus tard.
Le tapis se forme nonobstant.
Vers 16h00.
Je quitte la bibliothèque et veux rentrer chez moi ; évidemment, il est hors de question d’emprunter les couloirs souterrains. Dehors, la bordée m’arrive jusqu’aux chevilles, et parfois plus haut, comme le vent la rend irrégulière et forme des dunes à partir du moindre relief. Le vent est violent et glacial, plein de poudrerie, il faut marcher la tête baissée et chaque pas est un effort ; non loin de moi, une fille qui progresse aussi mal que moi, me voit et se met à rire, et c’est bien sûr contagieux. Il n’y a pourtant pas de raisons pour, sinon peut-être – elle est sans doute toute imaginaire – celle que nous en soyons tout coup là, à jouer les explorateurs polaires de seconde zone juste pour rentrer chez nous, alors qu’hier encore tout était vide, et la nature indifférente.
L’histoire de Proust n’est pas finie. Il est né au-dessus du Colorado, il a fait des orages et des tornades dans l'est des Etats-Unis, et il poursuit son développement monstrueux en déversant ses neiges et ses vents sur le Québec ; nous en reparlerons peut-être, et vous laissons sur un portrait de la bête.
Oh, quittons-nous plutôt sur un portrait de moi, parce qu'on ne m'a pas assez vu ici depuis un certain muffin, et parce que cela fait un prétexte pour ajouter là une image enneigée ; voici.
samedi 5 décembre 2009
Une affaire Tartuffe
Notre histoire littéraire fait bonne place au Tartuffe et à son affaire, fameuse s’il en est, où l’on vit – souvenez-vous – le propriétaire de la langue française brandir l’étendard de son œuvre contre les dévots qu’elle avait offensé.Souvenez-vous, c’était en 1664 : la reine-mère Anne d’Autriche s’était offusqué de la représentation du Tartuffe à Versailles et avait lancé, appuyée par ses camarades religieux, une cabale qui en avait obtenu l’interdiction par le roi, lequel hypocrite l’avait pourtant bien aimé. Mais Molière avait de son côté Madame de la Sablière, un légat du Pape et les solaires hésitations du goût royal, aussi finit-il, après moult remous, par obtenir que l’interdiction soit levée : et l’ « affaire Tartuffe » resta dans l’histoire comme une victoire de l’art contre l’oppression, en France.
On sait moins les sinistres conséquences qu’eut cette pièce en Nouvelle-France. La fin du XVIIe siècle vit à Québec la création d’un festival annuel, le Carnaval d’Hiver, où l’on allait pour se divertir du froid et où le théâtre tenait bon rang, tout financé qu’il était par le pouvoir local.
Durant l’hiver 1693-1694, un jeune officier et comédien dilettante, Jacques de Mareuil, se mit en tête de monter le Tartuffe, lequel ne posait plus de problèmes depuis trente ans. Mais c’était sans compter sur le clergé local, et l’évêque de Québec, dont nous dirons ici le nom parce qu’il est drôle : Jean-Baptiste de La Croix de Chevrières de Saint-Vallier, sitôt qu’il eut vent de ce projet, condamna les intentions du soldat-comédien et publia deux mandements qui, loin de s’en tenir à la sulfureuse comédie, fustigèrent le théâtre tout entier. Accusé d’impiété, l’officier se défendit et la nouvelle affaire fut portée devant le Conseil Souverain. Celui-ci hésita d’abord à rendre son verdict, comme il était délicat pour lui de se mettre à dos ou le clergé ou l’armée, puis fit arrêter Jean de Mareuil. Fort heureusement, l’audacieux militaire ne fut pas longtemps en prison, comme le gouverneur Frontenac se mêla bien vite à l’affaire et, jugeant qu’ « il s’y [était] mêlé beaucoup de partialités et de passions particulières », et qu’il n’y avait aucune preuve contre Mareuil, le fit libéré. Mais c’était à la condition de ne plus faire de bruit : Mareuil fut aussitôt rapatrié en France et ne revint plus dans la méchante colonie, qui, forte de ses mandements balayant le théâtre de sa vie culturelle, n’en eut quasiment pas jusqu’à la conquête anglaise, et pas beaucoup plus ensuite comme les anglais n’annulèrent pas les textes épiscopaux, si bien qu’il lui fallut attendre le XXe siècle pour avoir ses premiers grands auteurs et metteurs en scène.
On sait moins les sinistres conséquences qu’eut cette pièce en Nouvelle-France. La fin du XVIIe siècle vit à Québec la création d’un festival annuel, le Carnaval d’Hiver, où l’on allait pour se divertir du froid et où le théâtre tenait bon rang, tout financé qu’il était par le pouvoir local.
Durant l’hiver 1693-1694, un jeune officier et comédien dilettante, Jacques de Mareuil, se mit en tête de monter le Tartuffe, lequel ne posait plus de problèmes depuis trente ans. Mais c’était sans compter sur le clergé local, et l’évêque de Québec, dont nous dirons ici le nom parce qu’il est drôle : Jean-Baptiste de La Croix de Chevrières de Saint-Vallier, sitôt qu’il eut vent de ce projet, condamna les intentions du soldat-comédien et publia deux mandements qui, loin de s’en tenir à la sulfureuse comédie, fustigèrent le théâtre tout entier. Accusé d’impiété, l’officier se défendit et la nouvelle affaire fut portée devant le Conseil Souverain. Celui-ci hésita d’abord à rendre son verdict, comme il était délicat pour lui de se mettre à dos ou le clergé ou l’armée, puis fit arrêter Jean de Mareuil. Fort heureusement, l’audacieux militaire ne fut pas longtemps en prison, comme le gouverneur Frontenac se mêla bien vite à l’affaire et, jugeant qu’ « il s’y [était] mêlé beaucoup de partialités et de passions particulières », et qu’il n’y avait aucune preuve contre Mareuil, le fit libéré. Mais c’était à la condition de ne plus faire de bruit : Mareuil fut aussitôt rapatrié en France et ne revint plus dans la méchante colonie, qui, forte de ses mandements balayant le théâtre de sa vie culturelle, n’en eut quasiment pas jusqu’à la conquête anglaise, et pas beaucoup plus ensuite comme les anglais n’annulèrent pas les textes épiscopaux, si bien qu’il lui fallut attendre le XXe siècle pour avoir ses premiers grands auteurs et metteurs en scène.
Bibliographie :
GREFFARD & SABOURIN, Le Théâtre québécois, Montréal, Boréal, 1997
PLOURDE & DESJARDINS, 400 ans de théâtre au Québec, Montréal, Beauchemin, 2008
jeudi 3 décembre 2009
Quand le curé n'est pas là
Quoique cela ne fasse qu’ajouter en redite à la multitude des articles disponibles à ce sujet, et bien que le témoignage, s’il se veut personnel, nécessite un certain empirisme et, par conséquent, quelque chose d’un peu suspect s’il s’en tient là, il m’apparaît qu’un carnet québécois ne saurait avoir un goût d'achevé si, abordant tout sujet, il lui manquait une considération ou deux sur cette pierre angulaire, cet élément proéminent (nous exagérons déjà) des langues québécoises, acadiennes et franco-ontariennes : le sacre.
La coercition cléricale, qui pèse sur l’histoire du Québec des origines à la Révolution Tranquille, a favorisé au milieu du XIXe siècle l’émergence d’un complexe de jurons rangés sous trois paradigmes : celui des personnages de la Bible, celui des concepts chrétiens et celui, plus connu, des objets du sanctuaire. On devine bien le soulagement que pouvait procurer, vis-à-vis de l'institution, l’emploi transgressif de ces mots, en même temps qu’on ne saurait y voir la naissance d’un athéisme : il faudra attendre le milieu du XXe siècle pour que la religion recule sensiblement. Les mots avaient donc double emploi, et sitôt passé le seuil de l’Eglise, le pratiquant québécois retrouvait toute sa déférence pour le tabernacle et l’hostie. Comment ? Sans doute parce que la fonction du sacre est purement expressive, non référentielle : on ne pense pas à la chips divine lorsqu’on lance un « hostie ! ». Mais dès lors où le mot retrouve sa fonction référentielle, il quitte le domaine profane et recouvre sa charge sacrée.
Cependant, on voit très clairement que cette distinction n’a pas suffit. En effet, une littérature abondante privilégie une orthographe des sacres nettement différente de celles des mots religieux, quand bien même cette orthographe n’a aucune réalité phonétique : on préfère ainsi « ostie » à « hostie ». En revanche, d’autres termes, et parmi les plus employés, se sont réellement distingués de ceux dont ils tirent leur origine : il en va ainsi du sacre le plus fameux, qui n’aurait aucune raison de s’écrire « tabernacle » puisqu’on ne le prononce jamais [tabernakl] mais bien plutôt [tabarnak], ou encore de « câlisse », qui écrit ainsi suggère une prononciation différente de la première voyelle.
Façon ou non de se détacher du mot religieux, ces orthographes et prononciations variables pointent une caractéristique fondamentale du sacre franco-canadien : sa nature profondément polymorphe. En témoigne ces quelques déclinaisons :
Ostie, estie, astie, stie
Câlisse, câlique, colasse
Ciboire, cibouère
Tabarnak, tabernik

Encore que certains sacres ne varient guère : si cette polymorphie est fondamentale, c’est surtout en raison de la facilité du sacre à voguer d’une catégorie grammaticale à l’autre, quittant l’interjection pour se substantiver, et de nom devenant adjectif, puis adverbe, et parfois même verbe. Plutôt qu’une liste exhaustive montrant quel sacre peut être employé sous quelle forme, nous nous contenterons de vous laisser rêver sur quelques exemples :
Interjection : « Stie ! J’ai laissé l’écureuil dans ma trousse. »
Substantif : « L’estie / le ciboire / le tabarnak / le criss / le câlice d’écureuil a encore mangé tout le grain des oiseaux. »
Adverbe : « Cet écureuil est câlissement doué. »
Verbe : « Je vais en câlisser une à ton écureuil si y décrisse pas tut’suite. »
Verbe + préposition : « Cet écureuil me met en maudit. »
Cette malléabilité grammaticale permet la création de phrases tout à fait logiques : « Stie ! Le tabarnak a sacrament crissé le ciboire de câlice… ».
En outre, le sacre se prête extrêmement bien à la combinaison, au point que le but du jeu semble parfois de tous les dire en un seul souffle – si on compte les variantes, il faudrait inventer un concours. Le français se plaît aussi à enchaîner les jurons, mais disposerait-t-il d’assez d’oiseaux pour rivaliser avec un : « sacrament, l’ostie de câlice de tarnarnak d’estie de viarge de ciboire a encore prévu d'la neige » ?
Illustrations : Emile Borduas, projet de décoration pour la chapelle d'un château
mardi 24 novembre 2009
Paraît qu'est classique, mais est ben bonne
Comment devient-on Québécois ?
(trouvé sur le toile.)
* * *
1er août.
Nous venons d'emménager dans notre nouvelle maison au Québec. C'est très beau ici. Les montagnes sont si majestueuses. J'ai très hâte de les voir recouvertes de neige.
1er octobre.
Québec est le plus bel endroit du monde. Les feuilles des arbres ont pris toutes les teintes possibles de rouge et d'orange. Nous sommes allés nous promener en montagne et nous avons vu des chevreuils. Quelles créatures gracieuses ! Ce sont certainement les plus beaux animaux de la création. Cet endroit est un paradis ! Je l'adore.
1er novembre.
La saison de chasse au chevreuil commence bientôt. Je ne peux pas croire qu'on puisse tuer un si bel animal. J'espère qu'il neigera bientôt.
J'aime tellement le Québec.
1er décembre.
Il a neigé hier soir. Nous nous sommes réveillés ce matin pour découvrir que tout était devenu blanc. On dirait une carte postale. Quelle vue fantastique. Nous sommes tous sortis et nous avons fait un combat de balles de neige. Quel bel endroit ! J'adore le Québec. J'ai pelleté la neige pour la première fois cette année et je me suis amusé comme un fou. J'ai pelleté le trottoir, l'entrée de la cour. Plus tard, la gratte est passée et a recouvert l'entrée de la cour avec de la neige compacte de la rue.
Le chauffeur m'a sourit et je lui ai envoyé la main en retour. Bah ! du diable ! Je n'ai qu'à seulement pelleter de nouveau l'entrée.
10 décembre.
Encore de la neige hier soir. C'est merveilleux ! La charrue nous a encore fait sa petite farce dans l'entrée. J'aime tellement le Québec !
13 décembre.
Le soleil a fait fondre presque toute la neige. Ah ! Je suis sûr que nous en aurons d'autres avant que ce merveilleux hiver soit fini.
14 décembre.
Il est tombé 8 pouces (25 cm) pendant la nuit et la température est descendue à -10. J'ai encore pelleté l'entrée et le trottoir.
Peu après, la gratte est repassée et a répété son même petit jeu.
15 décembre.
Encore de la neige hier soir. Je n'ai pas pu sortir de ma cour pour aller travailler. Je suis épuisé de pelleter. Crisse de charrue !
17 Décembre.
J'ai vendu l'auto et acheté un 4X4 Blazer pour que l'on puisse continuer se promener dans la neige. Je l'ai équipé de 4 pneus à neige.
18 décembre.
Je suis tombé sur le cul sur la glace noire dans l'entrée. J'ai laissé $123.00 au chiropracteur mais rien n'était brisé en fin de compte. Le crisse de ciel se couvre encore...
21 décembre.
Il est encore tombé de la marde blanche hier soir. J'ai des ampoules plein les mains à force de pelleter. Je crois que le gars de la charrue se cache dans un coin de la rue et attend que je finisse de pelleter. Le câlisse de chien.
23 décembre.
Encore frette en calvaire. -32 ce matin, routes glacées, conduite impossible; j'ai percuté une rampe de l'autoroute avec l'auto de ma femme. Probablement $2,000. de dommage. Elle est en tabarnak.
24 décembre.
On est assuré d'un Noël Blanc; parce qu'un autre 7 pouces nous est tombé dessus la nuit passée et avec cette calisse de basse température, elle fondera pas avant le mois d'août crisse ! Je me suis encore habillé pour sortir et pelleter c'te crisse de marde encore : bottes, jump-suit, foulard, cache-oreilles, gants... et pis la, j'ai eu envie de pisser !
25 décembre.
Joyeux sacrament de Noël ! Encore de la tabarnac de neige. Si je pogne l'enfant de chienne qui chauffe la gratte, j'y fais faire 100 pieds dans la neige en le tirant par les gosses (couilles). Je commence a penser qu'il se cache au coin de la rue et attend que je finisse de pelleter pour venir passer à 100 milles à l'heure devant mon entrée et garocher sa crisse de marde (juron très vulgaire) de la rue dans mon entrée de cour.
Je comprends pas pourquoi y mettent pas plus de calcium sur les routes pour faire fondre la glace.
26 décembre.
Ils prédisent 12 autres pouces de c'te sacrément crisse de marde blanche encore. Y a-t-il quelqu'un qui sait comment de Jésus-Christ, de pelletés de neige, 12 pouces, veulent dire.
Fuck le Père Noël! il a pas à pelleter le vieux Tabarnak. Le gars de la souffleuse est venu pour une donation. J'y ai calissé un coup de pelle dans la face, le crisse, je l'ai envoyé à l'hôpital dans les chambre 22, 23, 24, et 26. Les docteurs pensent qu'il va survivre.
27 décembre.
Encore de la marde blanche hier soir. Ça fait trois jours qu'on n'est pas sortis, sauf pour pelleter la tabarnac d'entrée à chaque fois que le câlisse de sale passe avec son hostie de charrue ! On peut pas aller nulle part. Le char est pris dans une montagne de calvaire de marde blanche. La madame de la météo dit qu'y va en tombé 10 pouces à soir.
28 décembre.
La gouine de la météo s'est encore trompé. On a eu 24 pouces de la câlisse de marde blanche. Si ça continue comme ça, ça sera pas fondu avant l'mois d'août ! La charrue est restée prise dans le banc de neige sur la route et l'hostie d'écœurant qui la conduit est venu frapper chez-nous pour demander s'il pouvait emprunter ma pelle. Après lui avoir dit que j'avais passé au travers 6 pelles pour pelleter tout la marde qu'il m'avait poussée dans l'entrée, j'y ai cassé la 7ième sur sa crisse de tête.
30 janvier.
On a fini par sortir de la maison aujourd'hui. On est allé au magasin pour acheter de quoi manger et en revenant un câlisse de chevreuil s'est braqué devant le char et je l'ai frappé. J'ai pour 3000$ de dommage.
Crisse de chevreuil ! Comment ça se fait que les hostie de chasseurs les ont pas tous tués au mois de novembre ?
1er mai.
J'ai emmené le char au garage en ville. Y'a ben des crisses de trous !
Le tabarnak de char est tout rouillé à cause de l'hostie de calcium qu'ils mettent partout dans les chemins.
30 mai.
On est déménagé en Floride. J'peux pas comprendre qu'il y a du monde assez innocent pour vouloir vivre dans une crisse d'enfer comme le Québec !
(trouvé sur le toile.)
* * *
1er août.
Nous venons d'emménager dans notre nouvelle maison au Québec. C'est très beau ici. Les montagnes sont si majestueuses. J'ai très hâte de les voir recouvertes de neige.
1er octobre.
Québec est le plus bel endroit du monde. Les feuilles des arbres ont pris toutes les teintes possibles de rouge et d'orange. Nous sommes allés nous promener en montagne et nous avons vu des chevreuils. Quelles créatures gracieuses ! Ce sont certainement les plus beaux animaux de la création. Cet endroit est un paradis ! Je l'adore.
1er novembre.
La saison de chasse au chevreuil commence bientôt. Je ne peux pas croire qu'on puisse tuer un si bel animal. J'espère qu'il neigera bientôt.
J'aime tellement le Québec.
1er décembre.
Il a neigé hier soir. Nous nous sommes réveillés ce matin pour découvrir que tout était devenu blanc. On dirait une carte postale. Quelle vue fantastique. Nous sommes tous sortis et nous avons fait un combat de balles de neige. Quel bel endroit ! J'adore le Québec. J'ai pelleté la neige pour la première fois cette année et je me suis amusé comme un fou. J'ai pelleté le trottoir, l'entrée de la cour. Plus tard, la gratte est passée et a recouvert l'entrée de la cour avec de la neige compacte de la rue.
Le chauffeur m'a sourit et je lui ai envoyé la main en retour. Bah ! du diable ! Je n'ai qu'à seulement pelleter de nouveau l'entrée.
10 décembre.
Encore de la neige hier soir. C'est merveilleux ! La charrue nous a encore fait sa petite farce dans l'entrée. J'aime tellement le Québec !
13 décembre.
Le soleil a fait fondre presque toute la neige. Ah ! Je suis sûr que nous en aurons d'autres avant que ce merveilleux hiver soit fini.
14 décembre.
Il est tombé 8 pouces (25 cm) pendant la nuit et la température est descendue à -10. J'ai encore pelleté l'entrée et le trottoir.
Peu après, la gratte est repassée et a répété son même petit jeu.
15 décembre.
Encore de la neige hier soir. Je n'ai pas pu sortir de ma cour pour aller travailler. Je suis épuisé de pelleter. Crisse de charrue !
17 Décembre.
J'ai vendu l'auto et acheté un 4X4 Blazer pour que l'on puisse continuer se promener dans la neige. Je l'ai équipé de 4 pneus à neige.
18 décembre.
Je suis tombé sur le cul sur la glace noire dans l'entrée. J'ai laissé $123.00 au chiropracteur mais rien n'était brisé en fin de compte. Le crisse de ciel se couvre encore...
21 décembre.
Il est encore tombé de la marde blanche hier soir. J'ai des ampoules plein les mains à force de pelleter. Je crois que le gars de la charrue se cache dans un coin de la rue et attend que je finisse de pelleter. Le câlisse de chien.
23 décembre.
Encore frette en calvaire. -32 ce matin, routes glacées, conduite impossible; j'ai percuté une rampe de l'autoroute avec l'auto de ma femme. Probablement $2,000. de dommage. Elle est en tabarnak.
24 décembre.
On est assuré d'un Noël Blanc; parce qu'un autre 7 pouces nous est tombé dessus la nuit passée et avec cette calisse de basse température, elle fondera pas avant le mois d'août crisse ! Je me suis encore habillé pour sortir et pelleter c'te crisse de marde encore : bottes, jump-suit, foulard, cache-oreilles, gants... et pis la, j'ai eu envie de pisser !
25 décembre.
Joyeux sacrament de Noël ! Encore de la tabarnac de neige. Si je pogne l'enfant de chienne qui chauffe la gratte, j'y fais faire 100 pieds dans la neige en le tirant par les gosses (couilles). Je commence a penser qu'il se cache au coin de la rue et attend que je finisse de pelleter pour venir passer à 100 milles à l'heure devant mon entrée et garocher sa crisse de marde (juron très vulgaire) de la rue dans mon entrée de cour.
Je comprends pas pourquoi y mettent pas plus de calcium sur les routes pour faire fondre la glace.
26 décembre.
Ils prédisent 12 autres pouces de c'te sacrément crisse de marde blanche encore. Y a-t-il quelqu'un qui sait comment de Jésus-Christ, de pelletés de neige, 12 pouces, veulent dire.
Fuck le Père Noël! il a pas à pelleter le vieux Tabarnak. Le gars de la souffleuse est venu pour une donation. J'y ai calissé un coup de pelle dans la face, le crisse, je l'ai envoyé à l'hôpital dans les chambre 22, 23, 24, et 26. Les docteurs pensent qu'il va survivre.
27 décembre.
Encore de la marde blanche hier soir. Ça fait trois jours qu'on n'est pas sortis, sauf pour pelleter la tabarnac d'entrée à chaque fois que le câlisse de sale passe avec son hostie de charrue ! On peut pas aller nulle part. Le char est pris dans une montagne de calvaire de marde blanche. La madame de la météo dit qu'y va en tombé 10 pouces à soir.
28 décembre.
La gouine de la météo s'est encore trompé. On a eu 24 pouces de la câlisse de marde blanche. Si ça continue comme ça, ça sera pas fondu avant l'mois d'août ! La charrue est restée prise dans le banc de neige sur la route et l'hostie d'écœurant qui la conduit est venu frapper chez-nous pour demander s'il pouvait emprunter ma pelle. Après lui avoir dit que j'avais passé au travers 6 pelles pour pelleter tout la marde qu'il m'avait poussée dans l'entrée, j'y ai cassé la 7ième sur sa crisse de tête.
30 janvier.
On a fini par sortir de la maison aujourd'hui. On est allé au magasin pour acheter de quoi manger et en revenant un câlisse de chevreuil s'est braqué devant le char et je l'ai frappé. J'ai pour 3000$ de dommage.
Crisse de chevreuil ! Comment ça se fait que les hostie de chasseurs les ont pas tous tués au mois de novembre ?
1er mai.
J'ai emmené le char au garage en ville. Y'a ben des crisses de trous !
Le tabarnak de char est tout rouillé à cause de l'hostie de calcium qu'ils mettent partout dans les chemins.
30 mai.
On est déménagé en Floride. J'peux pas comprendre qu'il y a du monde assez innocent pour vouloir vivre dans une crisse d'enfer comme le Québec !
jeudi 19 novembre 2009
Où l'on joue du clavecin pennsylvanien
L’Université Laval aime la musique. C’est presque tous les soirs que la salle Henri-Gagnon propose, et gratuitement ou à prix symbolique, des concerts de genres divers où viennent jouer des artistes invités ou des étudiants de la faculté de musique. Il y a de quoi, pour l’étudiant mélomane qui vit en résidence, se sentir comme l’un de ces Esterházy dont la famille possédait un orchestre et Haydn.
Le dernier mercredi offrait un récital de sonates du XVIIIe siècle. Il s’agissait en fait de sonates pour violon & basse continue, puisées dans le répertoire d’Haendel, de Corelli et d’un mystérieux Fesch, où la partie du violon était arrangée… pour contrebasse. Comme on s’en doute, l’effet était assez bizarre, et pas immédiatement appréciable.
Le son plutôt faible de la contrebasse convenait à celui du clavecin, dont le son n’est pas non plus à casser des verres et qui, par conséquent, semble souvent lointain quand il accompagne le violon. Le contraste était moins bon lorsque le continuo était joué à l’orgue, lequel avait tendance à noyer les notes les plus graves de l’archet. Après un certain temps d’adaptation, l’ensemble donnait vraiment quelque chose dans les mouvements lents et mélancoliques, mais pas dans les mouvements rapides, où la contrebasse s’engourdissait, s’essoufflait comme une octogénaire tentant de gravir les escaliers, et faisait de la peine à l’auditeur tant elle semblait narguée par les phrases fines et voltigeuses du clavier, qui aurait dû, pourtant, lui être subordonné.
La musique achevée, il y eut bien quelques curieux, moi dedans, pour aller du côté des instruments et en étudier un peu les mécanismes complexes. Quand on apprit qu’ils n’appartenaient pas aux musiciens, mais bien à l’université, on osa davantage les toucher (c’est avouer qu’on n’avait pas attendu l’information pour le faire), et je me retrouvai bientôt installé au clavecin à jouer ces Tendres Plaintes de Rameau que je potasse depuis bientôt trois ans.
Quel plaisir que de sentir la touche résister légèrement avant de s’amollir, puis le plectre griffer la corde, laquelle est si fine qu’on n’en voit à peine la vibration… Plaisir aussi de pousser les registres, qui déplacent les jeux de sautereaux et permettent de pincer une ou deux cordes à la fois, ou encore – mais cela n’est d’aucun intérêt – d’amuïr totalement l’instrument ! En fait, j’ai ressenti à peu près exactement que je j’avais imaginé ressentir : une impression de délicatesse fragile, toute en douceur.
Je n’ai pas trouvé difficile de jouer les Plaintes comme je les jouais aux piano : mes trilles et mordants se portaient bien, et j’allais jusqu’à retrouver cet infime décalage entre les deux mains que je m’amusais à copier des grands maîtres dans certains accords. Malgré la mécanique très différente et les touches qui, je crois, sont plus étroites, je n’ai même pas éprouvé les difficultés que j’ai habituellement lorsque je passe d’un clavier à un autre.
Quel plaisir que de sentir la touche résister légèrement avant de s’amollir, puis le plectre griffer la corde, laquelle est si fine qu’on n’en voit à peine la vibration… Plaisir aussi de pousser les registres, qui déplacent les jeux de sautereaux et permettent de pincer une ou deux cordes à la fois, ou encore – mais cela n’est d’aucun intérêt – d’amuïr totalement l’instrument ! En fait, j’ai ressenti à peu près exactement que je j’avais imaginé ressentir : une impression de délicatesse fragile, toute en douceur.
Je n’ai pas trouvé difficile de jouer les Plaintes comme je les jouais aux piano : mes trilles et mordants se portaient bien, et j’allais jusqu’à retrouver cet infime décalage entre les deux mains que je m’amusais à copier des grands maîtres dans certains accords. Malgré la mécanique très différente et les touches qui, je crois, sont plus étroites, je n’ai même pas éprouvé les difficultés que j’ai habituellement lorsque je passe d’un clavier à un autre.
En rentrant chez moi, j’eus une petite pensée pour Scott Ross, claveciniste fameux qui a enseigné à Laval dans les années 70 et 80, et qui par conséquent, qui sait ? a peut-être promené ses doigts sur cet instrument ci.
lundi 16 novembre 2009
Novembre
Depuis quelques jours comme à son début, le mois n’est guère différent des fins d’automne françaises, avec ses arbres décharnés jetés contre un ciel éteint, ses tapis dégoûtants de feuilles mortes, et tout l’ennui de ses bruines interminables qui ne le cèdent jamais à des pluies plus franches, et qui font désespérer de nouvelles neiges.
Selon Marie-France, nous n’avons pas eu d’été indien. Selon Marie-Ève, nous l’avons eu la semaine dernière, même s’il était moins doux que de coutume, et bien qu’il soit généralement le fait du mois d’octobre. Quoiqu’en disent les deux Marie, force est de constater que la semaine passée fut assez singulière : quatre ou cinq jours de suite, le ciel resta impeccable de tout nuage, se faisant l’écran des couleurs du soleil, toujours suaves et changeantes du fait, j’imagine, de sa courbe restreinte à cette période de l’année. L’air n’était pas trop froid, il y eut même quelques téméraires pour s’étaler sur les pelouses comme on faisait en septembre ; le plus agréable était de contempler le déclin rapide de la lumière que les nuages ne relayaient pas, et de sentir, en se promenant, la caresse du soleil sur les parties éclairées du visage, par contraste avec celles que l’ombre préservaient.
La météo, déesse ubiquiste du Québec, mais pas plus fiable qu’en France, n’annonce pas de baisse des températures avant la fin du mois. Je crains qu’il ne faille attendre décembre avant d'accueillir l’hiver. Neigera ? Neigera pas ? Il y a deux ans, les Québécois ont connu, fait rarissime, un Noël vert.
samedi 14 novembre 2009
Où l'on se pâme devant des toiles d'Alleyn et de Lemieux
« Comme les sentiments, les tableaux sont aussi quelquefois contradictoires. Ce sont des lignes de tension… » (Marcelle Ferron)
Le Musée des Beaux-arts de Québec est l’endroit de la capitale des amateurs d’art et autres amateurs d’amateurs d’art. On y prend le ticket de l’exposition permanente, parce qu’on n’a pas envie de se tailler une réputation en allant voir Le Nu dans l’art contemporain ; on se tâte, et puis, attiré par l’idée, on va du côté qui fut une prison ; on entre chez Daudelin, on se dit que c’est un peu fort de café que de nous servir autant de maquettes d’œuvres, et si peu d’œuvres ; on ressort en claquant la porte après avoir violenté les guichetières.
Et puis, un jour, on revient, non pas qu’on soit en manque de nu : d’ailleurs on reprend le ticket de l’exposition permanente, mais cette fois-ci on ne va pas en prison. On déambule un peu, donc, dans les couloirs néo-classique-bizarres du pavillon opposé, et puis on tombe nez-à-nez avec une salle au nom séduisant : figuration et abstraction au Québec (1940-1960) – on y entre, ravi.
Et on a bien raison, car cette exposition est des plus réjouissantes. Sculptures, toiles, mobilier et petits objets s’y côtoient, orchestrés par une scénographie qui appelle à un dialogue subtil entre les œuvres.
A l’entrée, un texte donne un bref aperçu historique de la période. Ensuite, on ne trouve rien sinon des citations d’artistes, parfois en contradiction les unes avec les autres, toujours stimulantes, et participant en tout cela d’une visite non linéaire. Une,tout particulièrement arrive à point après beaucoup de considérations sur la différence entre l’abstrait et le figuratif :
« [« art abstrait » et « art figuratif »] ne sont pas des domaines naturellement en rupture. Au contraire, ils sont un seul domaine continu. C’est une question de degré, non d’espèces. Il y a des œuvres qui sont plus ou moins abstraites, c’est tout. »
Mais tout cela n’est que littérature, venons-en aux œuvres. J’en ai apprécié beaucoup, mais je ne parlerai que de deux toiles en particulier, ce qui sera aussi l’occasion de s’exercer à l’ekphrasis – aussi serez vous conciliants.
Il y a d’abord l’Ombre d’un doute (1959) d’Edmund Alleyn. La toile constitue un assez grand rectangle vertical, badigeonné d’un beige épais tirant parfois sur le vert, et qui pourrit à droite en une tâche presque noire, large et haute, aux contours vers le marron ; à son endroit, la peinture semble plus épaisse encore et forme d’horribles tumeurs, des furoncles, des rides, toujours des reliefs à l’aspect organique et répugnant ; sur tout cela, mais comme au dessus, deux ou trois éclats rouge vif, tout petits, mais piquants à côté de cette ombre énorme et douloureuse. Mais à vrai dire, j’y vois moins l’ombre que le doute lui-même, visible à un niveau cellulaire, comme une mitochondrie qui serait apparu dans le sourd concert organique à la façon d’un trou noir – donc, une pure négation ?-, statique mais attirant tout à lui.
Vient ensuite une autre toile, La fête-Dieu à Québec (1944) de Jean Paul Lemieux. Il s’agit peut être de la toile la plus franchement figurative de l’ensemble. On y voit une procession religieuse défiler dans les rues colorées du vieux Québec, suivie et contemplée par la foule bigarrée, faite d’enfants et de vieux, de bourgeois distants et de masses populaires, le tout plein d’anecdotes.
Je pense qu’on peut parler de peinture naïve : couleurs franches, perspective approximative, psychologie sommaires des personnages (quand on les voit d’assez près). Mais qu’on y regarde un peu mieux, et c’est une œuvre admirablement composée qui se dévoile seconde après seconde. Cette liberté dans la perspective se combine à un point de vue extrêmement bien choisi, qui à la fois donne l’impression d’être derrière une fenêtre, comme les personnages du premier plan apparaissent gros et détaillés, et permet d’embrasser, si l’on excepte le port, tout le vieux Québec ! L’œil, guidé par la ligne sinusoïdale formée par la rue qui suit la procession, et autour de laquelle s’organise tout le tableau, part des remparts qui marquent le début des Plaines, passent sur la rue Saint-Jean et les toits environnants, puis descend vers la place Royale pour se prolonger sur le quai jusqu’où continue puis s’éteint la ville, au pied de la falaise. Quand on sait les reliefs accentués de Québec, on pourrait se dire qu’il y a là un exploit. Or, justement, je ne sais pas si cette toile est « impressionnante » : il me semble au contraire que la magie de cette Fête-dieu vient de ce qu’elle est savante dans sa composition, son travail de la couleur et son mouvement, tout en ayant l’apparence réjouissante d’une œuvre simple, joyeuse et évidente, « naïve » avons-nous dit.
Voici donc, cet inutile article pour vous donnez envie d’aller au Musée des Beaux-arts.
Le Musée des Beaux-arts de Québec est l’endroit de la capitale des amateurs d’art et autres amateurs d’amateurs d’art. On y prend le ticket de l’exposition permanente, parce qu’on n’a pas envie de se tailler une réputation en allant voir Le Nu dans l’art contemporain ; on se tâte, et puis, attiré par l’idée, on va du côté qui fut une prison ; on entre chez Daudelin, on se dit que c’est un peu fort de café que de nous servir autant de maquettes d’œuvres, et si peu d’œuvres ; on ressort en claquant la porte après avoir violenté les guichetières.
Et puis, un jour, on revient, non pas qu’on soit en manque de nu : d’ailleurs on reprend le ticket de l’exposition permanente, mais cette fois-ci on ne va pas en prison. On déambule un peu, donc, dans les couloirs néo-classique-bizarres du pavillon opposé, et puis on tombe nez-à-nez avec une salle au nom séduisant : figuration et abstraction au Québec (1940-1960) – on y entre, ravi.
Et on a bien raison, car cette exposition est des plus réjouissantes. Sculptures, toiles, mobilier et petits objets s’y côtoient, orchestrés par une scénographie qui appelle à un dialogue subtil entre les œuvres.
A l’entrée, un texte donne un bref aperçu historique de la période. Ensuite, on ne trouve rien sinon des citations d’artistes, parfois en contradiction les unes avec les autres, toujours stimulantes, et participant en tout cela d’une visite non linéaire. Une,tout particulièrement arrive à point après beaucoup de considérations sur la différence entre l’abstrait et le figuratif :
« [« art abstrait » et « art figuratif »] ne sont pas des domaines naturellement en rupture. Au contraire, ils sont un seul domaine continu. C’est une question de degré, non d’espèces. Il y a des œuvres qui sont plus ou moins abstraites, c’est tout. »
Mais tout cela n’est que littérature, venons-en aux œuvres. J’en ai apprécié beaucoup, mais je ne parlerai que de deux toiles en particulier, ce qui sera aussi l’occasion de s’exercer à l’ekphrasis – aussi serez vous conciliants.
Il y a d’abord l’Ombre d’un doute (1959) d’Edmund Alleyn. La toile constitue un assez grand rectangle vertical, badigeonné d’un beige épais tirant parfois sur le vert, et qui pourrit à droite en une tâche presque noire, large et haute, aux contours vers le marron ; à son endroit, la peinture semble plus épaisse encore et forme d’horribles tumeurs, des furoncles, des rides, toujours des reliefs à l’aspect organique et répugnant ; sur tout cela, mais comme au dessus, deux ou trois éclats rouge vif, tout petits, mais piquants à côté de cette ombre énorme et douloureuse. Mais à vrai dire, j’y vois moins l’ombre que le doute lui-même, visible à un niveau cellulaire, comme une mitochondrie qui serait apparu dans le sourd concert organique à la façon d’un trou noir – donc, une pure négation ?-, statique mais attirant tout à lui.
Vient ensuite une autre toile, La fête-Dieu à Québec (1944) de Jean Paul Lemieux. Il s’agit peut être de la toile la plus franchement figurative de l’ensemble. On y voit une procession religieuse défiler dans les rues colorées du vieux Québec, suivie et contemplée par la foule bigarrée, faite d’enfants et de vieux, de bourgeois distants et de masses populaires, le tout plein d’anecdotes.
Je pense qu’on peut parler de peinture naïve : couleurs franches, perspective approximative, psychologie sommaires des personnages (quand on les voit d’assez près). Mais qu’on y regarde un peu mieux, et c’est une œuvre admirablement composée qui se dévoile seconde après seconde. Cette liberté dans la perspective se combine à un point de vue extrêmement bien choisi, qui à la fois donne l’impression d’être derrière une fenêtre, comme les personnages du premier plan apparaissent gros et détaillés, et permet d’embrasser, si l’on excepte le port, tout le vieux Québec ! L’œil, guidé par la ligne sinusoïdale formée par la rue qui suit la procession, et autour de laquelle s’organise tout le tableau, part des remparts qui marquent le début des Plaines, passent sur la rue Saint-Jean et les toits environnants, puis descend vers la place Royale pour se prolonger sur le quai jusqu’où continue puis s’éteint la ville, au pied de la falaise. Quand on sait les reliefs accentués de Québec, on pourrait se dire qu’il y a là un exploit. Or, justement, je ne sais pas si cette toile est « impressionnante » : il me semble au contraire que la magie de cette Fête-dieu vient de ce qu’elle est savante dans sa composition, son travail de la couleur et son mouvement, tout en ayant l’apparence réjouissante d’une œuvre simple, joyeuse et évidente, « naïve » avons-nous dit.
Voici donc, cet inutile article pour vous donnez envie d’aller au Musée des Beaux-arts.
lundi 9 novembre 2009
La dame de la chute Montmorency
Les habitants de Boischatel vous diront qu’on aperçoit quelquefois, quand vient l’automne, une forme blanche et silencieuse errer à l’endroit d’un ancien champ de bataille, avant de s’élancer vers la chute Montmorency, où elle se jette alors parmi les eaux grondantes.
Il y avait dans les environs, vers le milieu du XVIIIe siècle, deux jeunes villageois, Mathilde et Louis, lesquels nourrissaient l’un pour l’autre des sentiments forts tendres, et dont les pères assuraient le mariage prochain. Bien que le secret fût inutile, Mathilde et Louis aimaient à se donner rendez-vous au sommet de la chute : sans doute goûtaient-ils là, environnés de la seule nature, le concert sublime des cascades, dont le vertige devait répondre à celui de leurs sentiments ; mais ils n’étaient pas nés pour être heureux.
La Nouvelle-France était alors plongée dans la guerre de Sept-Ans, et il y eut un jour où les Anglais débarquèrent tout près du village : on requit alors la milice locale pour grossir les rangs français, et comme Louis s’y était engagé, il dut prendre le fusil et faire ses adieux à Mathilde.
On rapporta que la bataille fut longue et pénible, la pluie gâchant la poudre, mais que l’Anglais avait été repoussé. Comme Louis ne figurait pas parmi les miliciens de retour, Mathilde l’alla chercher sur les lieux de la bataille, se gardant de larmes trop précoces comme d’espoirs trop fous, car peut-être était-il simplement blessé ?
Mais elle ne retrouva qu’un corps blanc et sans vie parmi les feuilles mortes et la boue. Quant elle eut fait à son tour ses adieux à Louis, elle perdit toute expression et retourna chez son père. Là, elle prit la robe blanche qu’on avait fait pour son mariage, la mit, et rejoignit une dernière fois le lieu de ses rendez-vous, où sa blancheur éclatante se confondit bientôt avec celle de la chute.
La Nouvelle-France était alors plongée dans la guerre de Sept-Ans, et il y eut un jour où les Anglais débarquèrent tout près du village : on requit alors la milice locale pour grossir les rangs français, et comme Louis s’y était engagé, il dut prendre le fusil et faire ses adieux à Mathilde.
On rapporta que la bataille fut longue et pénible, la pluie gâchant la poudre, mais que l’Anglais avait été repoussé. Comme Louis ne figurait pas parmi les miliciens de retour, Mathilde l’alla chercher sur les lieux de la bataille, se gardant de larmes trop précoces comme d’espoirs trop fous, car peut-être était-il simplement blessé ?
Mais elle ne retrouva qu’un corps blanc et sans vie parmi les feuilles mortes et la boue. Quant elle eut fait à son tour ses adieux à Louis, elle perdit toute expression et retourna chez son père. Là, elle prit la robe blanche qu’on avait fait pour son mariage, la mit, et rejoignit une dernière fois le lieu de ses rendez-vous, où sa blancheur éclatante se confondit bientôt avec celle de la chute.
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