mardi 24 novembre 2009

Paraît qu'est classique, mais est ben bonne

Comment devient-on Québécois ?

(trouvé sur le toile.)

* * *

1er août.

Nous venons d'emménager dans notre nouvelle maison au Québec. C'est très beau ici. Les montagnes sont si majestueuses. J'ai très hâte de les voir recouvertes de neige.

1er octobre.
Québec est le plus bel endroit du monde. Les feuilles des arbres ont pris toutes les teintes possibles de rouge et d'orange. Nous sommes allés nous promener en montagne et nous avons vu des chevreuils. Quelles créatures gracieuses ! Ce sont certainement les plus beaux animaux de la création. Cet endroit est un paradis ! Je l'adore.

1er novembre.
La saison de chasse au chevreuil commence bientôt. Je ne peux pas croire qu'on puisse tuer un si bel animal. J'espère qu'il neigera bientôt.
J'aime tellement le Québec.

1er décembre.
Il a neigé hier soir. Nous nous sommes réveillés ce matin pour découvrir que tout était devenu blanc. On dirait une carte postale. Quelle vue fantastique. Nous sommes tous sortis et nous avons fait un combat de balles de neige. Quel bel endroit ! J'adore le Québec. J'ai pelleté la neige pour la première fois cette année et je me suis amusé comme un fou. J'ai pelleté le trottoir, l'entrée de la cour. Plus tard, la gratte est passée et a recouvert l'entrée de la cour avec de la neige compacte de la rue.
Le chauffeur m'a sourit et je lui ai envoyé la main en retour. Bah ! du diable ! Je n'ai qu'à seulement pelleter de nouveau l'entrée.

10 décembre.
Encore de la neige hier soir. C'est merveilleux ! La charrue nous a encore fait sa petite farce dans l'entrée. J'aime tellement le Québec !

13 décembre.
Le soleil a fait fondre presque toute la neige. Ah ! Je suis sûr que nous en aurons d'autres avant que ce merveilleux hiver soit fini.

14 décembre.
Il est tombé 8 pouces (25 cm) pendant la nuit et la température est descendue à -10. J'ai encore pelleté l'entrée et le trottoir.
Peu après, la gratte est repassée et a répété son même petit jeu.

15 décembre.
Encore de la neige hier soir. Je n'ai pas pu sortir de ma cour pour aller travailler. Je suis épuisé de pelleter. Crisse de charrue !

17 Décembre.
J'ai vendu l'auto et acheté un 4X4 Blazer pour que l'on puisse continuer se promener dans la neige. Je l'ai équipé de 4 pneus à neige.

18 décembre.
Je suis tombé sur le cul sur la glace noire dans l'entrée. J'ai laissé $123.00 au chiropracteur mais rien n'était brisé en fin de compte. Le crisse de ciel se couvre encore...

21 décembre.
Il est encore tombé de la marde blanche hier soir. J'ai des ampoules plein les mains à force de pelleter. Je crois que le gars de la charrue se cache dans un coin de la rue et attend que je finisse de pelleter. Le câlisse de chien.

23 décembre.
Encore frette en calvaire. -32 ce matin, routes glacées, conduite impossible; j'ai percuté une rampe de l'autoroute avec l'auto de ma femme. Probablement $2,000. de dommage. Elle est en tabarnak.

24 décembre.
On est assuré d'un Noël Blanc; parce qu'un autre 7 pouces nous est tombé dessus la nuit passée et avec cette calisse de basse température, elle fondera pas avant le mois d'août crisse ! Je me suis encore habillé pour sortir et pelleter c'te crisse de marde encore : bottes, jump-suit, foulard, cache-oreilles, gants... et pis la, j'ai eu envie de pisser !

25 décembre.
Joyeux sacrament de Noël ! Encore de la tabarnac de neige. Si je pogne l'enfant de chienne qui chauffe la gratte, j'y fais faire 100 pieds dans la neige en le tirant par les gosses (couilles). Je commence a penser qu'il se cache au coin de la rue et attend que je finisse de pelleter pour venir passer à 100 milles à l'heure devant mon entrée et garocher sa crisse de marde (juron très vulgaire) de la rue dans mon entrée de cour.
Je comprends pas pourquoi y mettent pas plus de calcium sur les routes pour faire fondre la glace.

26 décembre.
Ils prédisent 12 autres pouces de c'te sacrément crisse de marde blanche encore. Y a-t-il quelqu'un qui sait comment de Jésus-Christ, de pelletés de neige, 12 pouces, veulent dire.
Fuck le Père Noël! il a pas à pelleter le vieux Tabarnak. Le gars de la souffleuse est venu pour une donation. J'y ai calissé un coup de pelle dans la face, le crisse, je l'ai envoyé à l'hôpital dans les chambre 22, 23, 24, et 26. Les docteurs pensent qu'il va survivre.

27 décembre.
Encore de la marde blanche hier soir. Ça fait trois jours qu'on n'est pas sortis, sauf pour pelleter la tabarnac d'entrée à chaque fois que le câlisse de sale passe avec son hostie de charrue ! On peut pas aller nulle part. Le char est pris dans une montagne de calvaire de marde blanche. La madame de la météo dit qu'y va en tombé 10 pouces à soir.

28 décembre.
La gouine de la météo s'est encore trompé. On a eu 24 pouces de la câlisse de marde blanche. Si ça continue comme ça, ça sera pas fondu avant l'mois d'août ! La charrue est restée prise dans le banc de neige sur la route et l'hostie d'écœurant qui la conduit est venu frapper chez-nous pour demander s'il pouvait emprunter ma pelle. Après lui avoir dit que j'avais passé au travers 6 pelles pour pelleter tout la marde qu'il m'avait poussée dans l'entrée, j'y ai cassé la 7ième sur sa crisse de tête.

30 janvier.
On a fini par sortir de la maison aujourd'hui. On est allé au magasin pour acheter de quoi manger et en revenant un câlisse de chevreuil s'est braqué devant le char et je l'ai frappé. J'ai pour 3000$ de dommage.
Crisse de chevreuil ! Comment ça se fait que les hostie de chasseurs les ont pas tous tués au mois de novembre ?

1er mai.
J'ai emmené le char au garage en ville. Y'a ben des crisses de trous !
Le tabarnak de char est tout rouillé à cause de l'hostie de calcium qu'ils mettent partout dans les chemins.

30 mai.
On est déménagé en Floride. J'peux pas comprendre qu'il y a du monde assez innocent pour vouloir vivre dans une crisse d'enfer comme le Québec !

jeudi 19 novembre 2009

Où l'on joue du clavecin pennsylvanien

L’Université Laval aime la musique. C’est presque tous les soirs que la salle Henri-Gagnon propose, et gratuitement ou à prix symbolique, des concerts de genres divers où viennent jouer des artistes invités ou des étudiants de la faculté de musique. Il y a de quoi, pour l’étudiant mélomane qui vit en résidence, se sentir comme l’un de ces Esterházy dont la famille possédait un orchestre et Haydn.

La salle Henri-Gagnon. Ressemble un peu à un tableau de Chirico.

Le dernier mercredi offrait un récital de sonates du XVIIIe siècle. Il s’agissait en fait de sonates pour violon & basse continue, puisées dans le répertoire d’Haendel, de Corelli et d’un mystérieux Fesch, où la partie du violon était arrangée… pour contrebasse. Comme on s’en doute, l’effet était assez bizarre, et pas immédiatement appréciable.
Le son plutôt faible de la contrebasse convenait à celui du clavecin, dont le son n’est pas non plus à casser des verres et qui, par conséquent, semble souvent lointain quand il accompagne le violon. Le contraste était moins bon lorsque le contin
uo était joué à l’orgue, lequel avait tendance à noyer les notes les plus graves de l’archet. Après un certain temps d’adaptation, l’ensemble donnait vraiment quelque chose dans les mouvements lents et mélancoliques, mais pas dans les mouvements rapides, où la contrebasse s’engourdissait, s’essoufflait comme une octogénaire tentant de gravir les escaliers, et faisait de la peine à l’auditeur tant elle semblait narguée par les phrases fines et voltigeuses du clavier, qui aurait dû, pourtant, lui être subordonné.


Orgue de chambre.

La musique achevée, il y eut bien quelques curieux, moi dedans, pour aller du côté des instruments et en étudier un peu les mécanismes complexes. Quand on apprit qu’ils n’appartenaient pas aux musiciens, mais bien à l’université, on osa davantage les toucher (c’est avouer qu’on n’avait pas attendu l’information pour le faire), et je me retrouvai bientôt installé au clavecin à jouer ces Tendres Plaintes de Rameau que je potasse depuis bientôt trois ans.
Quel plaisir que de sentir la touche résister légèrement avant de s’amollir, puis le plectre griffer la corde, laquelle est si fine qu’on n’en voit à peine la vibration… Plaisir aussi de pousser les registres, qui déplacent les jeux de sautereaux et permettent de pincer une ou deux cordes à la fois, ou encore – mais cela n’est d’aucun intérêt – d’amuïr totalement l’instrument ! En fait, j’ai ressenti à peu près exactement que je j’avais imaginé ressentir : une impression de délicatesse fragile, toute en douceur.
Je n’ai pas trouvé difficile de jouer les Plaintes comme je les jouais aux piano : mes trilles et mordants se portaient bien, et j’allais jusqu’à retrouver cet infime décalage entre les deux mains que je m’amusais à copier des grands maîtres dans certains accords. Malgré la mécanique très différente et les touches qui, je crois, sont plus étroites, je n’ai même pas éprouvé les difficultés que j’ai habituellement lorsque je passe d’un clavier à un autre.

En rentrant chez moi, j’eus une petite pensée pour Scott Ross, claveciniste fameux qui a enseigné à Laval dans les années 70 et 80, et qui par conséquent, qui sait ? a peut-être promené ses doigts sur cet instrument ci.

Clavecin pennsylvanien.

lundi 16 novembre 2009

Novembre

Depuis quelques jours comme à son début, le mois n’est guère différent des fins d’automne françaises, avec ses arbres décharnés jetés contre un ciel éteint, ses tapis dégoûtants de feuilles mortes, et tout l’ennui de ses bruines interminables qui ne le cèdent jamais à des pluies plus franches, et qui font désespérer de nouvelles neiges.

Selon Marie-France, nous n’avons pas eu d’été indien. Selon Marie-Ève, nous l’avons eu la semaine dernière, même s’il était moins doux que de coutume, et bien qu’il soit généralement le fait du mois d’octobre. Quoiqu’en disent les deux Marie, force est de constater que la semaine passée fut assez singulière : quatre ou cinq jours de suite, le ciel resta impeccable de tout nuage, se faisant l’écran des couleurs du soleil, toujours suaves et changeantes du fait, j’imagine, de sa courbe restreinte à cette période de l’année. L’air n’était pas trop froid, il y eut même quelques téméraires pour s’étaler sur les pelouses comme on faisait en septembre ; le plus agréable était de contempler le déclin rapide de la lumière que les nuages ne relayaient pas, et de sentir, en se promenant, la caresse du soleil sur les parties éclairées du visage, par contraste avec celles que l’ombre préservaient.


La météo, déesse ubiquiste du Québec, mais pas plus fiable qu’en France, n’annonce pas de baisse des températures avant la fin du mois. Je crains qu’il ne faille attendre décembre avant d'accueillir l’hiver. Neigera ? Neigera pas ? Il y a deux ans, les Québécois ont connu, fait rarissime, un Noël vert.

samedi 14 novembre 2009

Où l'on se pâme devant des toiles d'Alleyn et de Lemieux

« Comme les sentiments, les tableaux sont aussi quelquefois contradictoires. Ce sont des lignes de tension… » (Marcelle Ferron)

Le Musée des Beaux-arts de Québec est l’endroit de la capitale des amateurs d’art et autres amateurs d’amateurs d’art. On y prend le ticket de l’exposition permanente, parce qu’on n’a pas envie de se tailler une réputation en allant voir Le Nu dans l’art contemporain ; on se tâte, et puis, attiré par l’idée, on va du côté qui fut une prison ; on entre chez Daudelin, on se dit que c’est un peu fort de café que de nous servir autant de maquettes d’œuvres, et si peu d’œuvres ; on ressort en claquant la porte après avoir violenté les guichetières.
Et puis, un jour, on revient, non pas qu’on soit en manque de nu : d’ailleurs on reprend le ticket de l’exposition permanente, mais cette fois-ci on ne va pas en prison. On déambule un peu, donc, dans les couloirs néo-classique-bizarres du pavillon opposé, et puis on tombe nez-à-nez avec une salle au nom séduisant : figuration et abstraction au Québec (1940-1960) – on y entre, ravi.

Et on a bien raison, car cette exposition est des plus réjouissantes. Sculptures, toiles, mobilier et petits objets s’y côtoient, orchestrés par une scénographie qui appelle à un dialogue subtil entre les œuvres.
A l’entrée, un texte donne un bref aperçu historique de la période. Ensuite, on ne trouve rien sinon des citations d’artistes, parfois en contradiction les unes avec les autres, toujours stimulantes, et participant en tout cela d’une visite non linéaire. Une,tout particulièrement arrive à point après beaucoup de considérations sur la différence entre l’abstrait et le figuratif :

« [« art abstrait » et « art figuratif »] ne sont pas des domaines naturellement en rupture. Au contraire, ils sont un seul domaine continu. C’est une question de degré, non d’espèces. Il y a des œuvres qui sont plus ou moins abstraites, c’est tout. »

Mais tout cela n’est que littérature, venons-en aux œuvres. J’en ai apprécié beaucoup, mais je ne parlerai que de deux toiles en particulier, ce qui sera aussi l’occasion de s’exercer à l’ekphrasis – aussi serez vous conciliants.

Il y a d’abord l’Ombre d’un doute (1959) d’Edmund Alleyn. La toile constitue un assez grand rectangle vertical, badigeonné d’un beige épais tirant parfois sur le vert, et qui pourrit à droite en une tâche presque noire, large et haute, aux contours vers le marron ; à son endroit, la peinture semble plus épaisse encore et forme d’horribles tumeurs, des furoncles, des rides, toujours des reliefs à l’aspect organique et répugnant ; sur tout cela, mais comme au dessus, deux ou trois éclats rouge vif, tout petits, mais piquants à côté de cette ombre énorme et douloureuse. Mais à vrai dire, j’y vois moins l’ombre que le doute lui-même, visible à un niveau cellulaire, comme une mitochondrie qui serait apparu dans le sourd concert organique à la façon d’un trou noir – donc, une pure négation ?-, statique mais attirant tout à lui.

Vient ensuite une autre toile, La fête-Dieu à Québec (1944) de Jean Paul Lemieux. Il s’agit peut être de la toile la plus franchement figurative de l’ensemble. On y voit une procession religieuse défiler dans les rues colorées du vieux Québec, suivie et contemplée par la foule bigarrée, faite d’enfants et de vieux, de bourgeois distants et de masses populaires, le tout plein d’anecdotes.
Je pense qu’on peut parler de peinture naïve : couleurs franches, perspective approximative, psychologie sommaires des personnages (quand on les voit d’assez près). Mais qu’on y regarde un peu mieux, et c’est une œuvre admirablement composée qui se dévoile seconde après seconde. Cette liberté dans la perspective se combine à un point de vue extrêmement bien choisi, qui à la fois donne l’impression d’être derrière une fenêtre, comme les personnages du premier plan apparaissent gros et détaillés, et permet d’embrasser, si l’on excepte le port, tout le vieux Québec ! L’œil, guidé par la ligne sinusoïdale formée par la rue qui suit la procession, et autour de laquelle s’organise tout le tableau, part des remparts qui marquent le début des Plaines, passent sur la rue Saint-Jean et les toits environnants, puis descend vers la place Royale pour se prolonger sur le quai jusqu’où continue puis s’éteint la ville, au pied de la falaise. Quand on sait les reliefs accentués de Québec, on pourrait se dire qu’il y a là un exploit. Or, justement, je ne sais pas si cette toile est « impressionnante » : il me semble au contraire que la magie de cette Fête-dieu vient de ce qu’elle est savante dans sa composition, son travail de la couleur et son mouvement, tout en ayant l’apparence réjouissante d’une œuvre simple, joyeuse et évidente, « naïve » avons-nous dit.

Voici donc, cet inutile article pour vous donnez envie d’aller au Musée des Beaux-arts.

lundi 9 novembre 2009

La dame de la chute Montmorency

Les habitants de Boischatel vous diront qu’on aperçoit quelquefois, quand vient l’automne, une forme blanche et silencieuse errer à l’endroit d’un ancien champ de bataille, avant de s’élancer vers la chute Montmorency, où elle se jette alors parmi les eaux grondantes.
Il y avait dans les environs, vers le milieu du XVIIIe siècle, deux jeunes villageois, Mathilde et Louis, lesquels nourrissaient l’un pour l’autre des sentiments forts tendres, et dont les pères assuraient le mariage prochain. Bien que le secret fût inutile, Mathilde et Louis aimaient à se donner rendez-vous au sommet de la chute : sans doute goûtaient-ils là, environnés de la seule nature, le concert sublime des cascades, dont le vertige devait répondre à celui de leurs sentiments ; mais ils n’étaient pas nés pour être heureux.
La Nouvelle-France était alors plongée dans la guerre de Sept-Ans, et il y eut un jour où les Anglais débarquèrent tout près du village : on requit alors la milice locale pour grossir les rangs français, et comme Louis s’y était engagé, il dut prendre le fusil et faire ses adieux à Mathilde.
On rapporta que la bataille fut longue et pénible, la pluie gâchant la poudre, mais que l’Anglais avait été repoussé. Comme Louis ne figurait pas parmi les miliciens de retour, Mathilde l’alla chercher sur les lieux de la bataille, se gardant de larmes trop précoces comme d’espoirs trop fous, car peut-être était-il simplement blessé ?
Mais elle ne retrouva qu’un corps blanc et sans vie parmi les feuilles mortes et la boue. Quant elle eut fait à son tour ses adieux à Louis, elle perdit toute expression et retourna chez son père. Là, elle prit la robe blanche qu’on avait fait pour son mariage, la mit, et rejoignit une dernière fois le lieu de ses rendez-vous, où sa blancheur éclatante se confondit bientôt avec celle de la chute.


samedi 31 octobre 2009

Marcel Dubé en personne

"Johanne : vous vous lassez de tout, je pense."

A
u-delà de l’intérêt des post et préfaces, il n’est pas tout à fait nul de varier les éditions d’un même texte, s’entend : d’un texte qui ne comporte guère plus de variations que de fautes d’impression, et qu’on a trop souvent lu. En effet, il semble p
arfois qu’offrir un peu de nouveauté physique au texte lui rende, par la même occasion, un rien ou deux de sa fraîcheur première, ce qui n’est pas toujours sans stimuler l’étude qu’on veut en faire. (Alors, on me rétorquera bien qu’il n’y a pas de quoi en faire un fromage, ce à quoi je répondrai : certes, mais je n’aime pas ça.)

Avant-hier, donc, je cherchais à la bibliothèque une nouvelle édition du Temps des Lilas de Marcel Dubé.
La pièce n’est pas mauvaise, je la conseille à qui voudrait s’initier au théâtre québécois.
C’est, disons, un drame psychologique (beaucoup ajoutent : "réaliste") qui n’est pas sans accointances avec le théâtre de Tchekhov. On y retrouve ces personnages dont la légèreté ou le cynisme (celui de Virgile rappelle Vania) ne dissimulent pas longtemps les douleurs, les dégoûts, les vies manquées, prêts à les plaquer au sol dès qu'ils voudront s'en échapper, et aussi cette atmosphère particulière, douce et poétique, mais pesante, et que détermine en partie un lieu affectivement chargé, ancien, et menacé de disparaître - ici, une maison qu'il va falloir céder, comme dans La Cerisaie.
Chez Dubé, je dirais que toute cette esthétique tourne principalement autour d’un thème, un peu sombre, certes : le carpe diem impossible, le lilas trop éphémère pour qu’on en profite assez, et qui ne nous laisse que de quoi le désirer à nouveau.
Alors, la comparaison for
çant, on trouvera peut-être Dubé un peu sucré, et ses ficelles un peu grosses parfois, mais ça reste bon.

Je me décidai donc pour une v
ieille édition à couverture rouge texture cuir. J’ouvre le livre, les pages sentent fort. Et là, sur quoi tombe-je ? Sur ça:

Un certain de mes amis aurait sans doute dit : « mais lol ». Et sans doute, il aurait eu raison, surtout s’il avait vu en même temps ce qu’il y avait de collé sur la page d’à côté, ce que moi n'ai vu que le lendemain, et qui, pour le coup, me fit loler à mon tour :


On voit donc l’intérêt de changer d’édition de temps à autre : on y fait des découvertes surprenantes et l’on apprend à contenir des fous rires en bibliothèques.

mercredi 28 octobre 2009

lundi 26 octobre 2009

A propos de la neige

On ne s’ennuie pas de dire qu’il y a quelque chose de tout à fait factice dans un paysage enneigé, que la neige, trop blanche, trop vierge, en cela sonne faux, voire : en cela n’est pas crédible – comme si, en quelque sorte, on trouvait peu ludique de penser que tout ce qui est dans la nature, par le seul fait d’y être, est naturel.
Dois-je avouer que je ne suis pas tout à fait froid à ce sentiment de toc.

Donc, pour apporter mon flocon à l’hivernal bavardage, je dirais qu’il vient de ce que la neige réfléchit trop la lumière, c’est-à-dire : d’une façon abusive par rapport aux objets qui l’entourent. En effet, on voit qu’elle veut toujours être la première et la dernière à briller quand le soleil se pointe ou décroit, et quand il est à son midi, ses radiations nous éblouissent et nous font rechercher les ombrages qui la bleutent.
Par contraste, elle reste étrangère au monde qu’elle prétend recouvrir, et l’harmonie s’en trouve rompue, le paysage faisant dès lors comme une vaste sculpture toute de détails et de nuances sur laquelle on aurait renversé un gros pot de peinture blanche; et alors, quand bien même la couche parasite s’immisce dans les creux et veut s’approprier les formes, elle ne parvient jamais qu’à s’y superposer vulgairement : tout sous elle croule, s’incline, se fige. Indiscrète, elle aspire à l’approbation du passant, mais ne parvient jamais que le choquer – que cette émotion prenne la forme d’un épanchement libidinal chez les enfants ou d’une indignation outrée chez l'esthète.
Oui, la neige est romantique : c’est-à-dire qu’elle est excessive, d’une beauté toute effusive et douteuse, facile et suborneuse.


Sauf que j’aime bien cette fausseté, justement, cet échec de la neige; c’est ce qui fait son petit charme triste. On dirait un fantôme qui aurait réussi à se substantifier, mais sous une forme grossière – d’où sa virginité – et qui ne parviendrait pas à rejoindre définitivement le monde des vivants, trahie par son rayonnement surnaturel et, très légèrement (juste de quoi rendre le sentiment grisant, en fait) inquiétant.

J’ajouterais aussi une possible banalité, qui est que la neige, comme elle recouvre la saleté et la vieillesse du monde, nous le rend temporairement pur, fraîchement né, sans histoire, et nous offre ainsi le plaisir d’être le premier à le souiller – ou bien, si l’on est d’une âme plus vertueuse, ou baudelairienne, de le contempler dans sa beauté originelle, de derrière la vitre, avec le chocolat chaud qu’on sait, etc.
En même temps, il serait bien étrange d’associer cette dernière posture à la vertu, puisque dans cette idée se retrouve encore l’idée de fausseté, déplacée certes de la neige à son effet, mais bien présente : la preuve en est dans les pays qui négligent leur hygiène urbaine, comme la France, où il y a toujours à craindre, quand on marche dans la rue, que la neige ne dissimule certaine plaisanterie canine.

Mais si la neige, irrémédiablement nous paraît spécieuse, c’est peut-être aussi qu’elle est la seule chose vraie ici-bas, et que c’est tout ce sur quoi elle consent à se poser qui est de mauvais goût : la neige serait ainsi l’occasionnelle révélation du caractère fondamentalement kitch du monde, en même temps que son voile providentiel, susceptible d’initier les purs esprits au Beau du Vrai du Beau.

(Laissez-moi vous rassurer : c’était pour terminer par une cavillation digne des qualités qu’on attribue à son objet. Même si…)


lundi 19 octobre 2009

Des arbres et des gens

Là, j'en profite pour caser une autre image du locus amoenus de Sherbrooke.

La patinoire extérieure de Québec, place Youville, à la sortie de la porte Saint-Jean dont on peut voir le début de l'arcade, et qui scinde en deux parties la rue Saint-Jean, l'une des plus animées de la capitale.

Ici, j'aime le tronc du boulot dont le blanc apporte quelque chose de suave au rouge de l'arbre et du tapis de feuilles sur le chemin.

Un pestacle

Cette année, le théâtre du Trident – principal théâtre de la capitale – a choisi d’ouvrir sa saison avec une création québécoise pur jus, Reconnaissance. Québécoise, l’œuvre est aussi collective : coproduite par le TNT et le Théâtre Nouveau Parking (quel nom étrange…), mise en scène par Michel Nadeau, elle s’est élaborée sur l’alternance de moments d’écriture et d’ateliers d’improvisation – ce fut donc pour moi l’occasion de découvrir un peu la production locale dans toute sa fraîcheur.

Bon, autant le dire, je n’ai pas saisi la particularité québécoise de ce spectacle – du moins, pas sur le plan esthétique. De nombreux papiers assurent que la discordance et l’incompréhension entre père et fils est toujours lourde de symbolisme pour un québécois, mais elle le serait ailleurs aussi, même si d’une autre manière, m’est avis. J’ai vu un spectacle contemporain occidental, disons ; mais je n’ai peut-être pas bien vu – j’ai aimé, c’est l’essentiel.

Mais il vaudrait mieux commencer par dire ce que ça raconte, Reconnaissance. Sauf que l’affaire est bien emmêlée : essayons quand même.
François, jeune metteur en scène obsédé par Hamlet, tombe dans le coma, et dès lors son père n’a de cesse de retrouver ses traces pour tenter de le comprendre, et de le réveiller. C’est le fil principal, mais il croule sous une toile épaisse de fils seconds : l’histoire de la petite amie de François, des membres de sa troupe, de sa mère, du couple qu’elle fait avec le père ; mais aussi l’histoire d’autres personnes mêlés au coma de François : celle de son médecin, ou encore celle de son infirmière, qui ne parvient à faire le deuil de son nourrisson, et qui correspond sans le savoir avec le père via internet. L’enchâssement des espaces temps, créés temps par la construction de la fable que la scénographie, achève de briser toute linéarité.

En quelque sorte, Hamlet est la figure principale de Reconnaissance.
Il est toujours invisible : l’acteur qui l’interprète dans le spectacle de François abandonne le projet avant sa représentation, et parce que François avait décidé d’en répartir le monologue le plus célèbre entre tous les comédiens. Mais en même temps, il est partout, démultiplié, divisé parmi les quêtes identitaires. Hypertextuel, aussi, certaines scènes du spectacle de Nadeau se confondant avec celles de Shakespeare, dont celle du crâne.
Ophélie a aussi sa place, parce qu’elle est le pseudonyme de l’infirmière endeuillée – certains ont même vu le Roi Lear ici ou là.

Au-delà de Shakespeare, ou, disons, par Shakespeare, c’est toute la perle irrégulière du baroque qui vient rouler sur la scène et y lancer ses troubles éclats.
D’abord parce que le théâtre est au cœur du spectacle : théâtre mis en abyme, « le monde est un théâtre », etc., qui amène naturellement au thème de l’illusion : celle de la mère, par exemple, qui se brise lorsque son mari lui révèle qui ne l’a jamais aimé ; l’illusion des rêves, aussi, ceux du père, celui de l’infirmière qui voit son enfant lui parler, ou encore la réalité seconde dans laquelle flotte François tandis qu’il est dans le coma – tout ceci n’allant pas sans les interrogations relatives au degré de réalité de la vie onirique.
On peut aussi parler de la vanité de la vie qui apparaît au fond des culs-de-sac où mènent les interrogations, et de la mort qui lui est liée, et qui là côtoie plus que jamais le sommeil à travers le coma. A tout ça, ajoutons une figure, le fantôme : celui d’Hamlet, nous l’avons déjà évoqué, mais aussi celui du père, qui prétend n’avoir jamais mené qu’une vie fantomatique depuis sa lointaine tentative de suicide – ce qui, évidemment, a été fait exprès par Nadeau pour déstabiliser mon idée de mythe en miroir, puisque du coup le père de François est un fantôme comme celui d’Hamlet.

Pour conclure dans les règles de l’art, je changerai brutalement de sujet en parlant un peu du théâtre du Trident.
Son hall confortable et chaleureux vous accueille si bien qu’on a envie de venir beaucoup trop tôt pour y manger un muffin dans un fauteuil moelleux (ou un muffin moelleux dans un fauteuil) en attendant de se précipiter dans la salle. A la sortie, on s’émoustille aussi de pouvoir voter la qualité du spectacle en glissant son billet dans l’un des trous percés dans le mur du vomitorium – désolé pour ce mot, mais le rituel comme le bouillonnement de la foule à la sortie forçaient l’antiquité. (J'ai voté : "beaucoup".)

Reconnaissance
Texte et mise en scène : Michel Nadeau
Scénographie : Monique Dion
Costumes : Julie Morel

Avec : Lorraine Côté, Claudiane Ruelland,Valérie Laroche, et les autres

dimanche 11 octobre 2009

L'hydrométéore fortuit

Tout le dimanche avait été venteux, mais les choses prirent soudain une véhémence telle qu’il eut été dommage de ne pas avoir choisi cette heure pour sortir.
Je suivais alors une allée du campus, celle qui traverse la petite forêt, quand je vis à une dizaine de mètres devant mois, là où le bois s’éclaircit, les arbres se cabrer, des nuées passer au dessus du sol en brouillards rapides, puis une épaisse et diarrhéique marée de feuilles mortes envahir les dalles et noyer la pelouse, poussée par un vent puissant et vagissant qui, parce que l’air autour de moi n’avait pas cette ardeur, me paraissait plutôt comme une force maligne et rampante.
J’atteignis bientôt ce segment et m’amusai de ne pas réussir à garder mon équilibre, et de peiner dans ma progression, tant en effet le souffle était fort ; sans doute était-il amplifié par la longue et large plaine qui sépare ce côté de l’université en deux ensembles de bâtisses.
Les nuées violemment emportées me fouettaient le visage, et ce n’était pas de la pluie ; quand le vent retomba, on pu distinctement voir qu’il neigeait.
Québec voyait sa première neige ! Imbécile heureux, je me précipitai dans la chambre pour annoncer ma joie à qui était en ligne, et pour trouver ma caméra, avant de m
e rappeler que j’en avais vidé la batterie la veille.
Je suis ressorti, pour voir jusqu’à son t
erme ce spectacle inlassable, dont j’avais eu la chance de vivre l’exorde indécise puis le plein développement ; entre temps, le ciel s’était teinté d’un orange radical, peut-être l’effet du crépuscule voilé par ces précipitations douces et glacées. Elles ne durèrent pas, bien sûr : cinq minutes après, il n’y avait plus rien.


Point de sépia là-dedans : le ciel était comme ça.





Pis là on peut voir un tout petit peu les flocons tomber.

samedi 10 octobre 2009

Sherbrooke [jour]

J’avais décidé de me lever tôt pour voir un peu l’aube d’ici ; je suis donc parti de bon matin, sans faire mes adieux à mon hôte comme il dormait encore, et avec l’idée de faire le tour de la ville à pieds.
La traversée du pont Jacques Cartier en fut la première étape.
Je trouvai là quelques vertiges, non que le pont fût très haut, mais j’ai trop vite remarqué, en fait, qu’il était possible de se glisser entre la route et la barrière pour tomber dans le fleuve, et cette imagination, stupide s’il en est, suffit à gâter mon passage.
Mon idée subsidiaire était de tirer profit ma vigueur matinale pour folâtrer un peu dans le bois du mont de Bellevue, jusqu’à en trouver le sommet, que j’avais vu de l’autre rive joliment chapeauté d’un plat nuage. Je m’y suis bien promené, mais je n’en ai jamais atteint le sommet ; je crois que le réseau de sentier dans lequel je m’étais engagé n’y menait juste pas. M’enfin, j'y aurais au moins appris à faire abstraction des écureuils, et découvert quelques animaux inconnus : notamment, un oiseau qui poinçonnait frénétiquement les arbres comme un pic-vert, mais qui était blanc et noir, ainsi qu'une sorte de petite mouche d’un bleu étonnamment clair et qui ne s’ennuyait pas de stagner dans l’air au milieu du chemin.
En montant, j’ai atteint le brouillard, qui donnait aux grands troncs des allures de forêt allemandes pour pochette de disque de musique classique – Schubert, sans doute.
Là, je me suis fait piquer du sang par de nombreux moustiques.

Je voulais absolument passer à nouveau dans le centre-ville, comme un lieu n’est jamais le même si, après l’avoir découvert de nuit, on y revient sous une lumière diurne. Tout m’apparut ainsi plus coloré ; les architectures s’enrichirent de détails, le Granada me révéla des charmes crémeux. Seul n’avait pas changé le désert des rues… Il faut dire aussi que c’était un dimanche matin, et que la ville est étudiante.
Je ne suis pas retourné dans le Subway, lui préférant un endroit qui n’avait, malheureusement, de donuts que dans le nom.
Plus tard, je suis me promené un peu le long de la rivière où sont les nombreux ponts qui s’étaient changés en montagnes russes dans la nuit. L’endroit était vraiment charmant ! Le locus amoenus par excellence. Vraiment, il n’y manquait que le chevalet du peintre romantique et le couple d’amoureux secrets, cachant là leurs sentiments qu’un sinistre père viendrait bientôt contraindre.
Des souvenirs s’emmêlaient à ma rêverie. L’eau calme à l’aspect profond, les talus et les petites falaises sombres aux sédiments apparents, me rappelaient des promenades familiales aux ardoisières, et l’orange vif des arbres faisaient tout à fait comme « la pomme » d’un poème que m’a fait découvrir Janine, « si rouge que le ciel autour d’elle avivait son bleu trop doux » - le jour, en effet, était magnifique. L’amoenus, je disais.

Tout s’est terminé au carrefour de l’Estrie, centre d’achat où je suis arrivé trop tôt par crainte d’y arriver trop tard, comme toujours – j’avais rendez-vous à cet endroit avec la voiture du retour. Je m’y suis considérablement ennuyé, apprenant les marques des voitures pour être en mesure d'identifier la « Honda Civic argent », et observant la progression d’un gigantesque nuage blanc. Je me demandais si, Geoffrey ici, j’aurais été capable de déclarer avec assurance que c’était là un cumulo-nimbus. Et puis, je me suis engouffré dans l’affreux complexe, mais une heure plus tard, en ressortant, je trouvai un ciel noir, une pluie battante et de sourds grondements. Je me suis alors dit que j’aurais dû pousser le jeu jusqu’au bout et y mêler un peu d’argent.

jeudi 8 octobre 2009

Sherbrooke [nuit]

Je suis monté dans la voiture sans trop savoir où j’allais dormir, hormis que ce serait à Sherbrooke, et comme la perspective d’une nuit d’errance urbaine n’était pas pour me charmer*, j’ai pour ainsi dire fait l’économie des préliminaires et, sitôt les premiers contacts établis, ai demandé aux autres passagers s’ils habitaient la ville. Sans doute empruntai-je à ce moment là les manières d’une Quinn Morgendorffer, car la question, semble-t-il, suffit à ce que mon voisin m’offre son toit, moyennant une somme à faire rougir un Formule 1.

La route fut aussi parfaitement droite que celle qui va à Montréal.
D’heure en heure, des forêts défilent sur de faibles montagnes ; régulièrement, il y a un village dont on voit davantage l’annonce que la forme, et puis des motels, qui disent : « vous êtes en Amérique du nord ! »
Enfin, tout à coup, le moteur s’arrête et vous êtes devant l’Université de Sherbrooke. L’absence de transition entre la nature et la ville est si totale qu’il faut entrer assez loin dans ville pour s’y sentir vraiment ; c'est dire alors que la transition ne commence que dans la ville elle-même : on traverse d’abord de larges quartiers pavillonnaires, boursouflés de bosquets et de parcs, et puis la brique remplace le bois, les constructions se serrent et c’est le centre-ville. (C’est du moins l’impression que mon trajet m’a fourni, j’ai vu une zone industrielle au loin pour des entrées moins bucoliques.)

Peut-être l’idée d’avoir un toit redonna-t-elle ses charmes à celle d'errance noctambule, car j’ai finalement donné à la ville une bonne part de ma nuit, plutôt heureux, je crois, de la découvrir déserte et silencieuse, sous la pluie intermittente et la lumière artificielle.
L’eau sur mes lunettes la rendait nébuleuse, ajoutant une inquiétude à celle d’être seul dans l’inconnu et dans le noir. Je cherchais le théâtre du Granada, sans autre raison que la photo d’un ami, et l’idée d’aller au même endroit à des mois d’intervalle, et pour cela je descendais la rue Wellington. Mais au fur et à mesure de ma progression la ville se mourrait, s’épuisaient en architectures moins définies.
J’ai rebroussé chemin et je suis entré dans un SubWay, celui qui est au croisement des rues King et Wellington (la ville s’organise à partir de ces deux axes). Un vieux à casquette, qui se tenait planté devant l’entrée et sous la pluie la première fois que je suis passé devant, y était à présent installé. Une unique employée jouissait du vide des lieux pour paresser un peu, et plus tard, je remarquai la présence de deux adolescentes qui terminaient de manger. Sous la logorrhée radiophonique, le tableau avait quelque chose de stéréotypé et de fascinant, on l’eut peut-être trouvé dans un Lynch ou un Hopper arrangé pour l’occasion.
Il n’a fallut que sortir pour apercevoir le titre blanc et lumineux du Granada.

Savoir que je dormais sous le toit d’un étranger total eut dû me fournir une belle insomnie, mais il n’en fut rien ; il faut dire que j’avais beaucoup marché et que les gibbosités de Sherbrooke valent bien celles de Québec. De cette balade nocturne, je garderais peut-être deux choses surtout : les peintures murales et les trompe-l’œil se révélant tout à coup, au détour d’une rue, ainsi que les ponts divers aux dessus des remous noirs aux écumes légèrement luisantes, ponts se sont mués plus tard, dans mon sommeil, en atroces montagnes russes – ce qui, probablement, fut le tribut requis pour que l’insomnie se taise.

* Il faut atténuer la chose en précisant qu'il y avait peu de chances que les hôtels soient complets. Le coût en revanche aurait été important.

samedi 3 octobre 2009

C'est quoi, ça ?

C'est un suisse, naturellement. C'est tout petit, mais ça fait un bazar du tonnerre. On le sent bien à la façon qu'il a de nous regarder. Et ça ?


Une marmotte, m'a t-on dit. Marmotte urbaine... C'est pas banal, ça. Dommage que je ne sois parvenu à en prendre une meilleure photo.

mardi 29 septembre 2009

Le messager du corridor

« Quelle mélancolie ! Octobre, octobre en voie !
Watteau ! que je vous aime, Autran, ô Millevoye ! » (E. Nelligan)

Curieusement accolé à la porte de ma pièce, j’ai pu suivre la fin d’une enthousiaste discussion de corridor entre un résidant québécois, et son camarade, un étudiant manifestement étranger. Le Québécois, comme c’est son rôle, mais non sans poésie, lui disait l’hiver d’ici et sa froidure, mais aussi l’obstination que l’on mettra, dans deux ou trois semaines, à ne jamais quitter les intérieurs.

Deux ou trois semaines : j’ai peine à y croire. Certes, j’ai eu froid hier soir, en rentrant du théâtre, emmitouflé pourtant dans ma veste d’automne, et non sans quelque chose sous la chemise – soit le feuilleté habituel de mon janvier français.
Mais c’est que je n’ai pas encore apprivoisé la saison qui vient tout juste d’éclore.
Chaque matin, je m’hébète avec la même fraîcheur face au spectacle de cet automne total, qui se joue des vents et jette ses pluies et bruines sur les bois et les foules. Les tapis de feuilles chues qui couvrent les chemins, les arbres rouges ou flavescents, et l’air mouillé, gonflé d’odeurs de sous-bois, grisent mes allées et venues sur le campus. D’heureuses flaques d’eau ont remplacés les joueurs sur le terrain de basket, dessous ma fenêtre, et la nuit, chatouillées par la pluie, elles font vibrer les lueurs orange des lampadaires.

Et tout ce bazar de sensations denses et vives n’avait, il y a deux ou trois semaines, que de fragiles annonciateurs. J’irai donc présenter mes au-revoirs aux promenades nocturnes que je faisais sur le campus, avant d’aller dormir, ainsi qu’aux randonnées urbaines. Mais qu’on se s’y méprenne : je ne regrette rien, non, c’est seulement là la tentative de dire un peu, vis-à-vis ce superbe déclin, mon incrédulité fascinée.


dimanche 27 septembre 2009

Quelques petites choses sur le français québécois

Avec, si je ne m’abuse, douze sons supplémentaires, la palette phonétique du français du Québec est d’un tiers plus fournie que celle de Paris*, comprenant un grand nombre d’allophones et un autre, plus petit, de phonèmes que ne connait pas ou plus, ou presque plus, le vieux pays de France.

Nous vulgariserons excessivement les définitions d’ « allophone » et de « phonème » afin de ne pas nous étendre et de ne pas ennuyer, même s’il est bon de s’étendre quand on s’ennuie.
Nous dirons donc, pour commencer, qu’un « allophone » est un son que l’on peut employer à la place d’un autre sans changer le sens dénotatif du mot**. Ainsi, au Québec :

Voyelles
-Au [i] que nous connaissons se substitue fréquemment le [I], plus ouvert. « Plus ouvert », c'est-à-dire que la langue est plus éloignée du palais que lorsque nous prononçons un [i] : avec ces éléments, et à condition d’être tout seul chez vous ou de prévenir votre entourage de vos intentions, vous devriez être en mesure de réaliser ce [I] caractéristique du français québécois.
On emploiera le [i] dans « mon mari est ivre », mais on emploiera le [I] dans « la bille roule vite » : je ne peux rien prouver, mais il semble alors que le son [I] s’emploie dès lors où il n’est pas le dernier son du mot.
-Au [u], « ou », et au [y], « u », se substituent souvent le [U] et le [ʏ], plus ouverts. Pour le cou, je n’ai aucune idée de ce qui peut déterminer le choix de l’un ou l’autre son, mais je sais qu’on emploiera le [U] dans « toutes les poules vont vite », par exemple, et le [ʏ] dans « il y a de la pulpe sur la butte », par exemple.
-Le québécois connaît encore la distinction quasiment disparue en France entre le [ɛ̃], « in », et le [ẽ], « un », caractérisé par une projection des lèvres que ne connaît pas le premier son. Il connait en outre un [3̃] qu’il emploiera indifféremment pour les mêmes mots : « malin » [malɛ̃] ou « malin » [malẽ].
-De la même façon, le français québécois alterne librement entre le [ɑ̃], « an », le seul que nous connaissions, et le [ã], plus ouvert.

Consonnes
-Certains dialectes***, comme celui de Montréal, utilise le r roulé, [r], à la place du r de Paris ou de Québec, [ʁ].
-Fait particulièrement intéressant, un petit son [s] succèdent au son [t] et [d] lorsque ceux-ci sont suivis par les phonèmes /i/ ou /y/, ou par les semi-consonnes /j/ (« yeu ») ou /ɥ/. « Tu vas dîner où dimanche » se prononcera ainsi [tsyvadineudimɑ̃ʃ], « tsu vas dsîner où dsimanche », sans forcer sur le [s].
-Il existe enfin deux variantes que je ne comprends pas, mais que je note tout de même par soucis de ne rien dissimuler : au [t] et au [k], « carreau », « kimono », peut se substituer un même [c], qui utiliserait davantage le palais ; au [d] et au [g], « gaz », peut se substituer un mystérieux [ɟ], palatal lui aussi.

En fait, j’ai menti, le français du Québec ne connaît qu’un seul phonème. Un « phonème » est une unité sonore dont la substitution par une autre, contrairement à l’allophone, entraîne une modification de sens, donne un mot différent. Maintenant que l’on sait tout ça, on peut être plus précis à propos des « allophones » en le définissant comme les différentes réalisations possibles d’un même phonème. Exemple : le [R] roulé, le [r] de France et le [R] grasseyé sont les réalisations sonores d’un même phonème /r/.

Ce phonème typiquement québécois a peut-être existé en tant que tel en France, où il n’est plus aujourd’hui qu’un allophone, quand il n’a pas complètement disparu. Il s’agit du /ɜ/, plus ouvert et plus long, que /ɛ/, et qui permet par exemple de distinguer à l’oral le mot « maître » [mɜtʁ] du mot « mettre » [mɛtʁ]. Disons que, si vous prononcez [mɛtʁ] en dehors de tout contexte, un français se représentera un professeur ou un outil de mesure, ou un professeur avec un outil de mesure, c’est-à-dire un prof de maths par exemple, tandis qu’un québécois ne verra que l’outil de mesure.
De là, on s’imagine avec délice les possibilités de confusions et de scènes que réserve cette distinction sémantique à tout français qui désirerait s’aventurer au Québec et parler de métrique et d’enseignement.

PS : n'ayant que peu de documents sur les particularités du français québécois, il est probable que je découvre un jour quelque erreur ou maladresse qui me fasse éditer cet article.

PS (2) : maudit ! Le blog ne tolère pas certains signes phonétiques... Je dois donc préciser que les petits signes ~(tildes) sont censés être au dessus des lettres et non à côté.


* C'est le français que nous prendrons comme référence.
** On comprend par là que, si l’allophone ne change rien au sens du mot, il affecte en revanche sa charge connotative, permettant à l’auditeur de comprendre, par exemple, que le locuteur est québécois.
*** En effet, le français du Québec n’est pas plus un que celui de France, variant assez d’une région à l’autre pour engendrer quelques difficultés de compréhension entre Québécois, d’après certains témoignages.

mardi 22 septembre 2009

Matin trempé

« Il pleut doucement sur la ville » (A. Rimbaud)

Il pleuvait une pluie muette au matin d’aujourd’hui, et sans doute avait-il plu toute la nuit. Les feuilles mortes, rouge foncé et jaune pourri, collaient les dalles mouillées. Tout autour, le boqueteau fleurait le bois mort et le champignon humide.
Je cheminais dans le même sens que tout le monde. Nous marchions, donc, dans un silence que je jugeais singulier, alors qu’il ne devait pas l’être, et dans le petit bruit de souvenirs d'automne.
Quand la pluie a cessé, un brouillard s’est levé. Il a fait un ciel bas d’un gris presque bleu, et les étages des immeubles se sont estompés. Et il y eut bientôt quelque chose dans l’air de dense et de lugubre, qui m’a, je le dis, beaucoup plu.

lundi 14 septembre 2009

13 septembre 1759

Triple zut ! Je m’étais juré d’écrire quelque chose au sujet de la bataille des Plaines d’Abraham lorsque viendrait son anniversaire, et je l’ai juste manqué, oublié, zappé. Pas la moindre petite odeur de salpêtre n’est venue chatouiller mes narines imaginaires, pas la moindre détonation n’a retenti dans mon crâne, trop préoccupé de présent, probablement, ce jour là.
Et puis, le jour d’après, je n’avais plus envie d’écrire. Et aujourd’hui non plus, d’ailleurs, mais il est encore temps d’être en retard avant de devoir fêter un non-anniversaire.

Donc, la chose est que, dimanche dernier, le Québec a fêté le 250e anniversaire de la bataille des Plaines d’Abraham, laquelle se déroula, comme son nom l’indique, non pas dans le parc éponyme mais plutôt à l’endroit où se trouve l’actuelle avenue Cartier – mais c’était des plaines, avant, avec tous les écureuils et les ours qu’on connaît bien, maintenant.
Les festivités eurent lieu le 13 septembre 1759. La guerre de Sept Ans battait alors son plein, et James Wolfe, général de sa Majesté le roi d’Angleterre, tenait le siège de Québec depuis le mois de juin, mais sans trop savoir comment la prendre définitivement – les troupes françaises étaient alors plus nombreuses que les siennes, et un premier débarquement avait déjà échoué en juin.
Pour sa seconde tentative, Wolfe fit le choix de la discrétion en faisant débarquer ses troupes dans la nuit du 12 au 13 septembre. Lorsque les sentinelles françaises s’en aperçurent, l’armée anglaise avait déjà atteint les hauteurs de Québec.
Le Marquis de Moncalm, général de l’armée française, se trouvait alors à Beauport, et n’eut d’autre choix que de rejoindre Québec au triple galop, seul. Il laisse derrière lui près de 1500 hommes, abandonnant dans l’urgence l’avantage d’une nette supériorité numérique pour se retrouver en nombre égal devant les troupes de Wolfe.
La bataille durera vingt minutes environ et verra la défaite de l’armée française, ainsi que, fait piquant, la mort quasi synchrone des deux généraux : une balle atteint Montcalm dans le dos au cours d’une retraite, tandis que Wolfe en collectionne cinq avant de mourir, dont une qui lui arrache les doigts de la main droite. Cependant, ne le plaignons pas : le petit sir avait choisit son destin, en annonçant, au début de la guerre, qu’il « donnerai(t) volontiers une jambe ou un bras pour posséder Québec »… Alors quelques doigts, c’est « pas si pire ».

Ci-dessus : reconstitution de la bataille des Plaines par Akira Kurosawa

La bataille des Plaines d’Abraham scelle la fin du Canada français. Le Royaume de France, épuisé par une guerre qu’il mène aussi en Europe et en Inde, choisit d’abandonner sa colonie américaine, approuvé par les mots d’un Voltaire qui continue de distiller l’amertume dans les esprits québécois : « Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu'elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. » (Candide)
N'empêche. A l'époque de Montcalm, la moitié de l'Amérique du Nord était française. Les possessions du roi s'étendaient du Québec à la Lousiane, en passant par le Mississipi et tous ses affluents. P'tête ben que, si les français avaient gagné la bataille, tout le monde lirait Voltaire dans le texte, en Amérique.

vendredi 11 septembre 2009

Chanson naïve


J'irai chanter la nuit sous les toits de Québec,
Quand reviendra l'hiver, quand blanchira l'église,
Et frotter mon archet sur mon petit rebec
Quand tombera la neige et soufflera la bise ;

Je chanterai ton nom au coin des cheminées,
Quand rougira le feu, quand coulera la bière,
Et danserai pour toi jusqu'au petit lever
Tant qu'iront les flocons et les bonnes prières ;

Et quand viendra le jour, et ses rayons diaprés,
J'irai me reposer de mes tendres ballades
Pour en dormant guérir mes sentiments malades ;

Et quand fondra la neige, et quand je t'oublierai,
Tu chanteras pour moi jusqu'à l'autre saison
Et frotteras l'archet sur ton petit violon.

mercredi 9 septembre 2009

L'été se meurt

Le trois-quarts de mois passé au Québec n’aura accusé qu’un seul jour de pluie, je crois. Nonobstant cette averse, c’est depuis la fin du mois d’août un soleil perpétuel, tantôt solitaire dans son ciel bleu, tantôt accompagné de légers cumulus.
Les températures peuvent osciller assez considérablement en une même journée : un petit vent « frette » peut venir rompre à tout moment la chaleur estivale, puis s’estomper comme si de rien.
Les fins d’après-midi sont aussi belles qu’en France à cette époque de l’année ; j’y retrouve les lumières rases et lustrées, feutrées, qu’embellissent les feuillages mouvants quand ils les projettent et les divisent sur les sols et les murs, et qui me semblent caractéristiques, depuis le temps que je les aime, du dernier mois de l’été.
Il est d’ailleurs particulièrement agréable de se promener en forêt à ce moment de la journée, que ce soit sur le campus ou sur les Plaines d’Abraham, quand il fait doux le soir et que se mêlent aux bruissements des arbres les ris et bavardages des derniers promeneurs.

Difficile d’imaginer, alors, que tout ce qui m’entoure disparaîtra bientôt sous la neige et la glace. Et pourtant, l'abondance des conifères, les toits plats ou aigus, les murs épais des vieilles bâtisses, tout fait signe que l’hiver n’est au mieux ici qu'un roi qui dort.
Un peu partout, les feuilles mortes ponctuent de jaune les pelouses vertes ; ça et là, les forêts roussissent, et quelques arbres, précoces, ont déjà revêtus leurs pourpres fantastiques ; l’automne s’annonce, et je vais bientôt assister à l’un des plus beaux spectacles de la nature québécoise. (Non, non, il ne s'agit pas de la ceuillette des pommes.)

Je conviens que cette photo ferait sans doute une vignette idéale pour décorer ses cabinets dans un style un peu rétro, mais d'une manière ou d'une autre, il semble que la publication d'images ici les dégradent considérablement, et la médiocrité de mon appareil n'aide pas non plus à donner idée des jolies nuances de ces deux arbres. Je tenterais peut-être, la prochaine fois, de me contenter de gros plans, moins réfractaires à la mise en ligne que les vues d'ensemble.

mardi 8 septembre 2009

Avec la grâce de Dieu, à nul autre comparable

L’Université Laval est la 4e plus ancienne des universités nord-américaines, c’est-à-dire qu’elle est très jeune si on veut la comparer à ses homologues européennes. Fondée en 1852 et construite dans ce qui allait devenir le « quartier latin » de Québec, l’Université Laval est une progéniture de la reine Victoria et du temps où le Royaume-Uni pouvait encore faire ses pâtés de sable dans son joli dominion. Cependant, la petite histoire, si gentille puisse t-elle paraître avec ses petites tresses, est en réalité truffée de nid-de-poules.
Ainsi, l’Université Laval ne doit pas son nom à la reine Victoria, comme on peut s’en douter, mais au bien illustre premier évêque de la Nouvelle-France François Montmorency-Laval, de qui Alexandrine Victoire reprendra le dernier morphème pour baptiser sa création. Car il faut savoir que François Montmorency n’a jamais fondé la moindre Université Laval, mais seulement le Séminaire de Québec en 1663, auquel sera d’ailleurs confié, deux siècles plus tard, la gestion de l’Université Laval – et là, je suis aussi perdu que vous.
Quelques années plus tard, en 1971, l’université dont la devise est encore « Deo favente haud pluribus impar » (avec la grâce de Dieu, à nul autre comparable) perdit sa confession et devint tout à fait laïque.

Ce bric-à-brac historique est à l’origine d’un nœud de malentendus qui n’en finissent pas d’alimenter les énigmes et les faits divers. En effet, beaucoup ne comprennent pas qu’il puisse y avoir une Université Laval à Québec plutôt qu’à Laval, et il doit sans doute exister des Lavallois pour prendre la chose comme le signe du plus haut mépris. D’autres vont jusqu’à écrire « Université de Laval », ainsi que moi fut un temps, ce qui rend la confusion plus effective encore, et ce qui me fait dire qu’il est heureux qu’il n’existe pas d’université à Laval, sans quoi nombre d’étudiants voyageurs s’étonneraient, à leur arrivée, des airs de banlieue montréalaise de Québec.

Néanmoins, l’Université Laval reste un lieu d’étude et de vie extrêmement agréable. Les facultés y sont réparties en vastes pavillons qui, quoique d’une architecture un brin fascisante à mon goût, ont le mérite d’être lumineux, bien agencés et très confortables.
En dessous, un vaste réseau souterrain les relie, mais au dessus, ils sont séparés les uns des autres par quantité de pelouses, d’allées boisées et de jardins. En fait, l’omniprésence végétale est ce qui me plaît le plus ici : le bruissement des arbres, les essences multiples, la jeunesse oisive étalée sur le gazon, accumulant dans ses chairs les derniers rayons de l’été (rira bien qui rira le dernier !)…

Il y a même un bois naturel où l’on peut croiser, entre deux course-poursuites d’écureuils, des poètes en mal de siècle et des professeurs cherchant des raccourcis. C’est aussi un lieu idéal pour jouer aux jardins de Platon et d’Epicure, ainsi que la zone ayant sur le campus le plus fort taux de criminalité.

samedi 5 septembre 2009

De quebecuis ursidis

Je pensais que l’immensité des forêts canadiennes suffisait à repousser jusqu’à un seuil quasi mythologique les chances de tomber nez à nez avec un ours. Hé bien ! J’ai maintenant la preuve absolue du plus parfait contraire : quiconque s’aventure en forêt canadienne est à peu près sûr d’y trouver un grizzli, si ce n’est un ours noir.
En effet, le passe-temps principal d’un voyage en stop étant de se raconter les aventures plus savoureuses les unes les autres qui ont jalonnés notre vie jusqu’à la coïncidence de nos chemins, j’ai eu la chance, par deux fois – c’est-à-dire : en allant à Montréal, puis en remontant à Québec – d’apprendre ce qui se passe lorsqu’un Québécois part se promener en forêt. Et à chaque fois, vous l’aurez compris, il y a un ours.
Durant le voyage qui devait me conduire à Montréal, le récit était celui du chauffeur. Pour planter le personnage, disons qu’il s’agissait d’un homme (il s’appelait Pascal) dont l’équilibre existentiel reposait sur une oscillation régulière de son désir entre la vie urbaine, excentrique et libidineuse, et la vie dans le « bois »*, ascétique et silencieuse, oscillation que sa situation lui permettait de réaliser sans qu’on sache vraiment comment.
Pascal s’apprêtait à finir une longue période passée dans le « bois »* et rangeait ses maigres bagages d’artiste bohème dans le coffre de son « char », quand il eu la sensation soudaine, mais comme si elle ne faisait qu’apparaître à sa conscience après avoir longtemps été là, d’une présence tout à fait inconnue flottant comme un brouillard derrière son dos.
C’était l’ours. Un jeune ours brun, à peine adulte encore, que la curiosité avait probablement fait remonter les effluves volatiles du dentifrice de Pascal – il parait que les ours raffolent des produits dentaires. Dès que Pascal se retourna, la bête, par jeu ou pure agressivité, ou sans raison, le chargea.
Tandis que l’énorme bête courrait vers lui, tel un chien se précipitant vers son maître pour lui faire la fête, mais en plus gros et avec d’autres intentions, le poète calcula qu’il ne savait pas encore y faire avec les ours et s’en remit donc à son instinct, lequel lui commanda… de charger l’ours à son tour.
Qui eût cru que l’être humain, dans sa fragilité larvaire et sa pilosité réduite au duvet ornemental, fût jamais été capable de vaincre le grand ours, royal prédateur des virginités nord américaines ?
Et pourtant ! Malgré les doutes grammaticaux, il faut bien redire qu’à la vue de cette chose étrange et blanche courant vers lui avec des gestes désarticulés, et qui devait faire un contraste comique avec le paysage de pins verts sombre, l’ours prit ses quatre pattes à son cou velu et s’enfuit en couinant, comme un chien apeuré, mais là encore, en d’autres proportions.




La thèse de la systématicité des rencontres hommes / ours lors de promenades sylvestres ne tiendrait pas si c’était là mon unique référence, aussi dois-je faire le récit de ma seconde expérience pour pouvoir appuyer la loi que j’ai énoncé en premier lieu.
Il y eut en effet un retour à Québec avec d’autres petites histoires pour voyage en stop. Cette fois-ci, la rencontre oursonne fut le récit d’une autre passagère, une étudiante en sciences compliquées qui s’amusait de n’avoir encore jamais rencontré ni baleines ni belugas depuis le temps qu’elle vivait au Québec, quand le moindre touriste français – sauf moi – lui disait en avoir aperçu.
La pauvre – je ne sais pas son nom - avait une peur préalable des ours, et on avait dû lui assurer qu’il n’y en avait pas dans la région avant qu’elle ne se décide à se promener dans la forêt du lieu où elle était. A coup sûr, la région en question devait manquer de bonnes histoires, car il fallut que la jeune étudiante trouvât un ours sur son chemin tandis qu’elle était seule. S’en remettant elle aussi à son instinct, mais imprégnée tout comme mon premier chauffeur par l’éducation qu’on lui avait donné, elle choisit non pas de charger la bête mais de crier très fort. Et il faut bien avouer que cette méthode fut tout aussi efficace que son pendant viril, car l’ours, irrité peut-être par la hauteur des sons générés, débarrassa le chemin et laissa la vie sauve à la jeune étudiante, honnête compensation pour l’acquisition d’un traumatisme à vie des promenades dans les bois.
De ces deux histoires, plus qu’une simple fréquence, il faut tirer une morale : quelque soit votre sexe, et quelque soit votre âge, sachez qu’il y aura toujours un ours pour vous rencontrer lorsque vous vous promènerez dans la nature. Il sera toujours là où vous ne vous y attendiez pas : derrière votre dos si vous pliez bagages, sur votre chemin si on vous a dit que l’endroit était «sécuritaire».

Est ursida semper.

Il y a toujours un ours. D’où d’ailleurs que les québécois ne disent plus « il y a anguille sous roche », mais « il y a ours sous roche », puisque, si les français rencontrent sans cesse des anguilles, les québécois, eux, n’ont de cesse de rencontrer des ours.

* Un article oublié précisait que les québécois préfèrent le terme de « bois » à celui de « forêt », connotée par l’idée d’une nature policée, jamais tout à fait vaste ni sauvage, comme elle peut l’être aujourd’hui en France.

mardi 1 septembre 2009

Merci !

C’était une petite maison rue Sainte-Anne, « au centre du Vieux-Québec », avec un chat tout doux et tout craintif, des bruits de sabots provenant de la rue, un petit jardin où jouaient des écureuils et des hôtes on ne peut plus accueillants. J’ouvrais la porte, et c’était des architectures sorties de quatre siècles, puis la rue Saint-Jean, puis les vieux remparts. Quelques pentes, et je prenais un sandwich fait dans un croissant, une barquette de bleuets au Vieux-Port, une photo du ciel sur les toits de Québec, le bus pour aller voir ceci cela, ceux-ci ceux-là, ou la voiture pour aller à Montréal.
Ainsi, je conserverai un souvenir excellent de ces premiers jours québécois.

Merci à Guillaume et Marie-Eve pour m’avoir si impeccablement hébergé chez eux pendant plus-d’une-semaine-au-lieu-de-deux-jours-parce-que-je-m’étus-trompé-!


PS : la photo ne représente pas la rue Sainte-Anne, mais tant pis.